Le tatouage pour oublier le cancer du sein

A deux pas du quartier européen se trouve le centre Mazi. C’est là que travaille Isabelle Paelinck, une artiste de formation qui s’est reconvertie dans le tatouage reconstructeur et réparateur, il y a maintenant une dizaine d’années. Elle souhaitait mettre ses compétences artistiques au profit de femmes qui ont eu un cancer du sein.

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Photos : Léa Degay (CC BY NC SA)

A deux pas du quartier européen se trouve le centre Mazi. C’est là que travaille Isabelle Paelinck, une artiste de formation qui s’est reconvertie dans le tatouage reconstructeur et réparateur, il y a maintenant une dizaine d’années. Elle souhaitait mettre ses compétences artistiques au profit de femmes qui ont eu un cancer du sein.

Photos : Léa Degay (CC BY NC SA)

Pour certaines femmes, se réapproprier son corps après les sévices du cancer passe par le tatouage de l’aréole et du téton. Sur quel support ? Cela dépend des femmes, du stade de la maladie et du traitement y correspondant. Plusieurs solutions s’offrent aux patientes. Certaines, dès l’annonce du cancer, penseront à la reconstruction mammaire et au tatouage sur la prothèse. D’autres feront le choix, ou plutôt souvent se résigneront à se tatouer à même le torse par refus de nouvelles opérations qui rallongeraient encore le processus. Procéder à une reconstruction mammaire dure à minima deux ans et est très douloureuse autant mentalement que physiquement. Des informations souvent mises sous cloche par les chirurgien.nes pour épargner les patient.es et ne pas les effrayer. En général, cette étape finale du tatouage permet à ces femmes de se sentir capables de se regarder à nouveau dans le miroir et de se mettre face à la réalité d’un nouveau soi. Pour Isabelle, il s’agit surtout de créer un lien de confiance avec ses patientes, à travers une démarche bienveillante.

Vers le début de sa nouvelle vie

En Belgique, le métier d’Isabelle n’est pas commun. Une dizaine de personnes l’exercent. « Parfois, ce métier est difficile. Psychologiquement, ça peut vite devenir lourd ». Car oui, accompagner des femmes en fin de parcours pour leur permettre de se réapproprier leur corps, cela revient pour elles à refermer une parenthèse ouverte depuis bien trop longtemps. Ce sont des moments intimes et émouvants. Alors, avec le temps, Isabelle a mis en place des techniques pour alléger sa charge mentale. Elle prend de temps à autre un jour ou une semaine pour se ressourcer, profiter de sa famille et se reposer. C’est nécessaire pour elle.

Bien que le cancer du sein soit une épreuve différente pour chaque femme, il existe un point commun : plus rien ne sera jamais comme avant. Après la maladie, il faut apprivoiser son nouveau corps. Il n’existe pas de retour « à la normale ».

Une fataliste positive

Lorsque nous entrons chez Mazi pour nous entretenir avec l’artiste-tatoueuse Isabelle, Viviane est sa patiente du jour. Elle a rendez-vous pour la deuxième et dernière fois afin de retoucher son nouveau mamelon. C’est un moment intime et privilégié auquel Viviane nous laisse participer. Elle nous permet d’entrer dans sa bulle, le temps d’un instant, pour immortaliser cette nouvelle étape dans la réappropriation de son corps.

Durant toutes les années de sa maladie, et à chaque pas vers la guérison, elle a trouvé de nouveaux moyens d’apprivoiser son apparence qui changeait au fil des opérations. Elle a toujours accepté son sort sans pour autant baisser les bras. Se contenter de peu pour mieux se laisser surprendre, telle était sa philosophie. « Je suis une fataliste positive » s’exclame-t-elle.

Sa prothèse a pris du premier coup, elle se sait chanceuse. « Ça n’aurait pas été grave si mon corps l’avait rejeté ; j’aurais accepté ». Pour elle, le tatouage était la touche finale à sa guérison, sa permission pour tourner la page.

Isabelle en plein travail. Photo : Léa Degay (CC BY NC SA)

Une parenthèse refermée

Quelques jours plus tard, nous faisons la connaissance de Laurence, à qui on a diagnostiqué un cancer du sein à l’âge de 49 ans. Cette maman de trois enfants vient d’affronter six années de cancer, six années qu’elle souhaite voir comme une « parenthèse ».

« Ce qui était le plus difficile, c’était de préserver ma famille et les gens que j’aime en étant forte ». Pendant sa maladie, Laurence a voulu partir loin car elle n’arrivait plus à donner le change et à faire comme si tout allait bien. Tout ce qu’elle traversait était devenu machinal. Elle était devenue spectatrice de sa propre vie. L’envie de s’évader loin de tout semblait, à ses yeux, l’unique solution pour apaiser ses proches et ne pas les alarmer.

Laurence a fait le choix d’une reconstruction. Pour elle, il était vital qu’elle puisse un jour avoir une prothèse. C’est ce qui l’a fait tenir durant les six longues et intenses années de sa maladie. Elle a (sur)vécu avec cette idée en ligne de mire. Son corps a rejeté deux fois la prothèse, avant que la troisième opération ne soit la bonne.

Malgré sa prothèse, elle ne parvenait pas à voir son reflet. « Je n’ai aucune photo de moi après la perte de cheveux ou avec une perruque. Aucune photo non plus après l’ablation« , raconte Laurence. Ce n’est qu’une fois son tatouage terminé, il y a un an et demi, qu’elle s’est regardée dans le miroir.

Pour elle, toute sa maladie et tout ce qu’elle a engendré – des opérations et des complications à répétition, une sexualité subordonnée, des amitiés perdues et nouvelles, des désillusions et des espoirs – , n’ont été qu’une parenthèse, désormais refermée.

Viviane admire de plus près le réalisme du tatouage terminé. Photo : Léa Degay (CC BY NC SA)

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