La responsabilité du psy en question

Après la tentative de suicide d’une patiente, un psychiatre est jugé pour négligence

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Après la tentative de suicide d’une patiente, un psychiatre est jugé pour négligence

Le procès d’un psychiatre bruxellois, jugé après la chute d’une de ses patientes en 2018, interroge les limites de la responsabilité médicale en santé mentale. Entre obligation de moyens, recommandations professionnelles et gestion de l’urgence, l’affaire souligne les zones d’ombre du suivi psychiatrique.

Le 19 novembre 2018, la vie de Sophie s’est fracassée sur le bitume d’une rue d’Uccle. Ce jour-là, cette mère de 32 ans chute de son balcon du troisième étage. Dans l’appartement, Zoé, son bébé de trois mois et demi, dort encore. 

Huit ans plus tard, l’audience de la Place Poelaert confronte deux mondes : la réalité d’un corps brisé et la défense d’un psychiatre qui estime avoir agi avec la prudence requise par sa profession. Entre les boiseries de la salle d’audience, le docteur de 71 ans fait face à son ancienne patiente. Les noms ont été modifiés pour préserver l’anonymat des personnes concernées.

L’engrenage : une psychose au bout du fil


Tout commence par une transition invisible : l’arrêt de l’Abilify au profit de l’Haldol, un antipsychotique qui en remplace un autre mais permet à Sophie d’allaiter. Son psychiatre se porte “ garant “ de ce sevrage. Pourtant, les signaux d’alarme saturent la ligne. Six appels en sept heures. À midi, le cri d’alarme est sans équivoque : Sophie demande qu’on vienne chercher son bébé car elle ne s’en sent plus capable. La réponse du psychiatre, alors en consultation avec un patient autiste, reste le pivot de l’accusation : « Prenez vos gouttes, je vous rappelle dans 30 minutes ». Le rappel n’aura jamais lieu. Sophie décrira ce moment comme une plongée dans le vide : « J’ai vraiment le sentiment qu’il n’a pas voulu écouter, qu’il a cet ego démesuré qui fait que, comme lui est dans les parages, ça suffit ».

Pour Suzanne, psychiatre interrogée en marge du dossier, la situation est évidemment complexe et délicate  : « En psychiatrie, les choses sont rarement linéaires. On sait qu’une femme qui vient d’accoucher et qui est dans un état dépressif présente potentiellement un risque de tentative de suicide. C’est au psychiatre d’évaluer, en fonction des recommandations professionnelles les “guidelines” et de ce qu’il connaît de la patiente, ce qu’il est adéquat et possible de faire à ce moment-là. »

Ces guidelines correspondent à des recommandations officielles, qui varient selon les pays et s’appuient aussi sur la littérature scientifique internationale. Elles encadrent les pratiques, choix des traitements médicamenteux, modalités de suivi, ou encore attitudes thérapeutiques à adopter. « Elles définissent ce qui est considéré comme une bonne prise en charge. S’en écarter peut être justifié dans certains cas, mais cela peut aussi être reproché au praticien », précise la psychiatre.

Au-delà de ces recommandations, la déontologie impose au médecin d’agir « selon les règles de l’art », c’est-à-dire en respectant un ensemble d’obligations professionnelles et éthiques. Cela inclut notamment la continuité des soins. Pour autant, les psychiatres ne sont pas tenus d’être disponibles en permanence : « Il n’existe pas d’obligation d’être joignable à tout moment. En revanche, il est attendu et cela peut relever d’une exigence légale d’orienter le patient vers des dispositifs d’urgence, comme par exemple via un répondeur indiquant les numéros à contacter en cas de crise. »

Enfin, la prise en charge ne se limite pas aux médicaments. « Il s’agit d’un ensemble de pratiques, d’un protocole d’attitude qui peut être adapté selon les situations », conclut-elle.

Rupture de contact


L’alerte finit par ne pas passer par le bon canal. Plutôt que de prévenir les secours, le psychiatre contacte la mère de Sophie. Celle-ci se précipite au domicile d’Uccle, mais le dialogue est déjà rompu. Dans un état de confusion extrême, Sophie refuse toute aide et met sa propre mère à la porte avant de s’enfermer seule.
C’est dans ce laps de temps suspendu que tout bascule. Sophie envoie un message d’adieu au Docteur et franchit la rambarde. Sur le banc des prévenus, le psychiatre reste de marbre. Ses avocats plaident l’impossibilité d’agir : « Un psychiatre n’est ni un gardien, ni un devin ». Ils invoquent une « obligation de moyens », affirmant que le médecin a fait ce qu’il pouvait avec les informations dont il disposait.
Le réquisitoire du Parquet a statué : tout en reconnaissant une « négligence », la procureure du roi a demandé l’acquittement. Le motif ? L’impossibilité de prouver avec une certitude absolue qu’une intervention plus rapide des secours aurait empêché le saut. Pour Sophie, c’est la double chute : celle du corps en 2018, puis celle devant la loi huit ans plus tard.

Huit ans de « pyramide inversée »


Pourquoi attendre 2026 pour juger ce silence ? Le dossier est le miroir d’une justice belge à bout de souffle. Trois juges d’instruction et de multiples recours de la défense ont étiré l’attente sur près d’une décennie. Pour Sophie, marquée par des séquelles physiques lourdes et des douleurs chroniques, ces années ont été celles d’une reconstruction.

L’image la plus forte restera celle de l’été 2019 : Sophie, s’appuyant sur son rollator au centre de revalidation, et la petite Zoé apprenant à marcher au même instant. Mère et fille réapprennent ensemble.

Aujourd’hui, Sophie dit ne pas attendre de réparation financière, mais une reconnaissance. Le 6 mai, le tribunal dira si, ce jour-là, le médecin a manqué à ses obligations ou si, face à l’urgence psychiatrique, certaines décisions échappent encore au cadre du droit.

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