La précarité menstruelle, un coût mortel

Serviettes et tampons hygiéniques représentent un budget annuel important. Et quand il faut choisir entre un repas ou des protections, la honte n'est pas loin. L'exclusion guette.

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Photos : Jeanne Tilly (CC BY NC ND)

Serviettes et tampons hygiéniques représentent un budget annuel important. Et quand il faut choisir entre un repas ou des protections, la honte n’est pas loin. L’exclusion guette.

Photos : Jeanne Tilly (CC BY NC ND)

Jeudi 5 décembre, 10h, plusieurs bénévoles du collectif Femmes de Mars occupent des supermarchés pour collecter des serviettes. « Bonjour Monsieur ! Nous luttons contre la précarité menstruelle. Pour nous aider, vous pouvez acheter un paquet de serviettes pendant vos courses et le mettre dans ce petit paquet ! ».  L’énergie des bénévoles motive les passants qui donnent avec le sourire. À la fin de la matinée, plus d’une trentaine de paquets de toutes tailles sont collectés. Un impressionnant pactole pour les Femmes de Mars qui s’empressent de tout mettre en ordre, avant de passer le relais à BruZelle. 

« Ça n’a pas l’air de tracasser grand monde que les femmes soient réglées et qu’elles n’aient pas de quoi subvenir à leurs besoins ».

Véronica Martinez (Bruzelle)

« Brisons les tabous, changeons les règles ». C’est la devise de BruZelle. Depuis 2016, Veronica Martinez et Valérie Machiels récoltent des serviettes périodiques pour les redistribuer gratuitement à des personnes menstruées dans le besoin. Pour ce projet en collaboration avec Femmes de Mars, BruZelle confectionne des trousses en tissu pour y ranger 20 serviettes. Le but ? La discrétion. L’association met un point d’honneur à ce que les femmes ne ressentent aucune honte lors de la redistribution. La honte n’est déjà que trop présente. « J’ai mes règles… Chuuuuttt !”. Par contre, Véronica et Valérie veulent faire du bruit autour de ce sang, mis sous silence, qui fait partie de la vie de quatre milliards d’êtres humains. Il représente un véritable danger pour de nombreuses personnes.

Des mouchoirs plutôt qu’une serviette

Comme l’explique Nathan, infirmier en contact avec des personnes dans le besoin, la précarité menstruelle a un énorme impact sur le quotidien. Quand elles ne peuvent s’acheter de protections, les femmes utilisent parfois des produits qui ne sont pas du tout dédiés aux règles : “Cela peut aller du simple bout de tissu, de mouchoir ou de papier toilette. Mais aussi des produits qui sont beaucoup plus dangereux pour leur santé comme du papier journal. Du coup, ça peut s’effriter et rester en contact avec le vagin, voir même y pénétrer. Les journaux, comme on le sait, c’est très sale et les mettre en contact avec ses parties génitales est dangereux. On prend le risque d’avoir une infection“.

D’autres produits sont également utilisés. “Des objets trouvés dans des poubelles ou, pire encore, des bouteilles découpées. Même si le dernier cas reste plus rare, il existe malheureusement. Ces plastiques peuvent engendrer des déchirures sur les cuisses, le périnée et la vulve. C’est extrêmement dangereux parce qu’après la déchirure n’est souvent pas soignée puisque ces personnes n’ont pas forcément les moyens. Si l’infection s’aggrave, dans certains cas, la patiente peut en mourir“.

Quand les personnes en précarité se procurent des protections hygiéniques, elles peuvent aussi être amenées à les économiser et n’en changer qu’une fois par jour. “Ces méthodes ne sont pas du tout conseillées, parce que ça peut amener à une infection et parfois au syndrome du choc toxique (une maladie infectieuse qui peut être mortelle)” précise Nathan.

Des SDF aux travailleuses pauvres

En Belgique, l’Eurostat compte 350 000 femmes vivant actuellement sous le seuil de pauvreté. Et elles ont souvent des difficultés pour s’acheter des protections menstruelles. Mais ces 350 000 femmes ne sont que la partie émergée de l’iceberg. À ce chiffre, il est important d’y ajouter le nombre d’étudiantes qui vivent aussi sous ce fameux seuil, les femmes en prison ayant un accès aux protections des plus compliqués ainsi que les femmes et hommes transsexuels et non-binaires.

Il n’y a pas de profil type de la femme en situation de précarité menstruelle, mais une variété de situations, selon Nathan. “Celles qu’on pourrait citer en premier sont les personnes sans domicile, les migrantes qui ne savent pas forcément comment avoir accès à des protections et utilisent d’autres moyens. Il y a aussi les femmes en prison qui rencontrent de grandes difficultés à s’en procurer, les étudiantes qui peuvent avoir du mal à joindre les deux bouts. Les personnes à qui on pense en dernier lieu sont peut-être les travailleuses, celles qui gagnent tellement peu qu’elles gardent leur argent pour la nourriture, pour leurs enfants ou pour leur logement“.

Entre 60 et 180 euros annuellement

Selon BruZelle, il est très difficile de définir un coût moyen des dépenses pour des protections. Mais comme l’explique Veronica Martinez, « on estime entre 5 et 15 euros les dépenses mensuelles des femmes en protections hygiéniques ».

Alors faisons un petit calcul. Prenons cette marge de prix et voyons combien ça coûte d’avoir ses règles dans toute une vie. Par an, cela reviendrait donc entre 60 et 180 euros par personne menstruée. Tout au long de sa vie, cette personne va avoir ses règles entre 12 et 50 ans en moyenne. Ce qui fait environ 38 ans de règles. Nous arrivons donc à un prix total compris entre 2 280 et 6 840 euros.

Mais ce n’est pas tout ! À cela s’ajoutent de multiples dépenses liées aux règles telles que les antidouleurs, les consultations gynécologiques, l’achat de nouveaux sous-vêtements en cas de fuites, etc. Tout cela représente donc une somme conséquente que de nombreuses personnes ne peuvent se permettent. Parfois, elles doivent faire un choix :  se nourrir ou s’acheter des protections.

Protection menstruelle : un produit de luxe ?

En 2016, la Belgique décide de baisser la TVA des protections périodiques à 5,5%. Auparavant, elles avaient le même taux que les produits de luxe : 21%, alors que les serviettes et les tampons sont des produits de première nécessité. Ce 5,5% est une véritable économie pour les personnes en situation de précarité. Ce n’est pas un luxe de se payer des protections, car quand on se retrouve en précarité menstruelle, c’est toute notre vie qui est affectée.

Outre les problèmes de santé, la vie affective, sociale, sexuelle et amoureuse sont remises en question. La honte s’installe. Le sentiment d’être sale, la sensation d’être exclue accompagne ces personnes. L’entourage ne comprend pas forcément. Même la vie professionnelle n’est pas épargnée. Une personne en précarité menstruelle a plus de risques d’être absente de son travail, voire d’être licenciée. Parfois, il est difficile de trouver un travail. Et c’est le même schéma en ce qui concerne les étudiantes qui peuvent rencontrer de grandes difficultés à suivre leurs cours sereinement. L’exclusion n’est jamais très loin.

« Je suis persuadée que si les hommes avaient leurs règles, la question de la gratuité aurait au moins été posée »

Veronica Martinez, Bruzelle

C’est pour ces raisons que l’Écosse a décidé de rendre les protections hygiéniques gratuites pour 395 000 étudiants. Une première mondiale. Un pas de plus vers l’accès aux protections hygiéniques et vers l’éradication de cette précarité. Aileen Campbell, une membre du Parlement s’était d’ailleurs exprimée sur le sujet. “Dans un pays aussi riche que l’Ecosse, il est inacceptable que des personnes soient obligées de lutter pour s’acheter des produits sanitaires de base”. Et en Belgique ? Pour Véronica Martinez de BruZelle, la question aurait été posée s’il s’était agit d’un problème d’hommes. « Je ne pense pas que la gratuité de toutes les protections menstruelles serait possible” estime-t-elle, “mais c’est mon idéal ».

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