Entretien avec Marie-Nathalie D’Hoop sur une manière de rendre justice qui s’institutionnalise en Belgique
Alors que la justice pénale peine à répondre à toutes les attentes de la société, une approche alternative gagne du terrain. Encore méconnue, la justice restaurative propose de déplacer le regard de la sanction vers la réparation. En Belgique, cette voie complémentaire, fondée sur le dialogue entre victimes et auteurs, s’institutionnalise progressivement. Marie-Nathalie D’Hoop, directrice générale adjointe des Maisons de justice de la Fédération Wallonie-Bruxelles, parle de ses promesses et de ses limites.
Où se situe la justice restaurative dans le parcours judiciaire ?
La justice restaurative peut être un complément à la justice pénale, mais elle peut également se déployer en dehors de toute procédure. Concrètement, la démarche peut être initiée tant par l’auteur que par la victime : aucune prise de contact, qu’il s’agisse d’un courrier, d’un appel ou d’une rencontre, n’a lieu sans l’accord des deux parties. Elle se déroule dans un cadre volontaire, dont le contour est posé par des intervenants professionnels.
La justice pénale, même si elle n’est pas toujours perçue comme “juste”, reste une pierre angulaire de l’État de droit, où le pouvoir législatif crée la norme, le judiciaire la dit et l’exécutif l’applique. Elle reflète les règles que la société se donne pour organiser la vie commune. L’objectif du droit pénal est fondamentalement humaniste : permettre un vivre-ensemble pacifié. La question des relations est donc centrale : celle de l’auteur avec la communauté et ses lois, celle de la victime dans la reconnaissance de ses droits blessés, et celle de la société touchée par la rupture de l’harmonie qu’elle estime nécessaire. La justice restaurative peut ainsi s’inscrire à différents moments du parcours pénal : après les faits, en parallèle d’une instruction, au stade de l’exécution d’une peine ou encore à la sortie de détention, lorsque les personnes en expriment le besoin.
Lorsqu’un accord est trouvé et que les parties choisissent de le porter à la connaissance d’une juridiction, celui-ci peut, dans certains cas, être pris en compte et influencer certains aspects de la décision pénale — par exemple en matière d’interdictions de contact ou de périmètres géographiques.
Comment la justice restaurative permet-elle de répondre à des besoins relationnels que la justice pénale laisse souvent en suspens ?
Après quatre ans d’attente, la victime se sent-elle réellement reconnue ? Et la décision, centrée sur les faits, répond-t-elle à ce qui pourrait permettre, ici et maintenant, un retour à un vivre-ensemble pacifié ? Le temps judiciaire n’est pas celui des personnes.
Le rapport au temps serait different pour la justice restaurative ?
Les démarches restauratrices s’adaptent au rythme et aux besoins des individus : leur durée dépend de ce que les personnes souhaitent travailler et peut comporter des pauses, qu’elles interviennent après les faits, en parallèle de l’instruction ou au moment de l’exécution de la peine.
C’est pourquoi il peut être pertinent, parallèlement à la procédure pénale, de recourir à une communication restauratrice. Elle permet de convenir, dans l’attente du jugement, d’éléments très concrets : cohabitation sur un même territoire, gestion d’intérêts communs, liens parentaux, etc. Mais elle répond également à d’autres besoins, plus intimes : comprendre, donner sens, poser des questions restées ouvertes.
Dans les faits les plus graves (meurtres, violences sexuelles…), de nombreuses interrogations demeurent malgré le procès. La communication restauratrice peut devenir un espace pour les accueillir.
Dans le cas des attentats de Bruxelles, la criminalité prend une dimension collective et terroriste, qui dépasse les actes individuels. Comment la justice restaurative peut-elle s’appliquer dans un tel contexte, où la douleur excède les victimes directes ?
Dans le contexte des attentats, la justice restaurative doit tenir compte d’une douleur qui dépasse les victimes directes et touche la société entière. L’expérience menée par l’association Retissons du lien en témoigne : elle a permis à des proches de personnes radicalisées et à des victimes ou à leurs familles de se rencontrer pour tenter de comprendre ce qui avait fracturé le tissu social.
Ces espaces ne cherchent ni à excuser ni à justifier, mais à nommer l’indicible et à recréer la possibilité d’un lien là où la violence avait créé de la rupture.
Si des familles touchées des deux côtés peuvent dialoguer, alors la société peut, elle aussi, envisager sa reconstruction collective.
Qu’est-ce qui pousse certaines familles de victimes à accepter de dialoguer avec les parents d’un des auteurs ?
Le besoin de comprendre est souvent présent chez les victimes qui font cette démarche. Il y a chez certaines victimes également le besoin d’agir, ne pas être “condamnées” à ne faire que subir et ne pas être assignée à une seule identité : victime.
Comment mesurez-vous l’impact de ces démarches sur les victimes, sur les proches des auteurs et sur la société dans son ensemble ?
Comme ces démarches se font exclusivement sur base volontaire, le degré de “satisfaction” est très haut.
(Aucune statistique officielle n’existe à ce sujet en Belgique ; selon les praticiens, il est difficile d’établir des données fiables en raison du caractère volontaire de ces démarches, du “chiffre noir” et du fait que de nombreux justiciables ignorent encore l’existence de cette offre. Les estimations nécessiteraient une recherche universitaire dédiée.) Plusieurs initiatives existent au niveau européen et international, mais la Belgique est l’un des rares pays où la législation consacre la légitimité de ce type de processus.
Après avoir accompagné ces rencontres, votre propre compréhension du mot “justice” a-t-elle changé ? Et la justice, selon vous, peut-elle être un acte d’amour autant qu’un acte de droit ?
Je place l’amour ailleurs et j’accorde beaucoup d’importance au droit qui est garant indispensable de nos libertés fondamentales. Mais en tous les cas je ne limite pas le sens du mot justice à une seule signification et donne à l’action citoyenne une place importante dans la prise en charge des faits infractionnels. En fin de compte, après la douleur, la justice ne se résume ni à punir ni à juger.

