Derrière la vitrine architecturale primée, un quotidien sous tension entre insécurité et pannes à répétition
Photos réalisées par Jade Regau
Inaugurée le 31 janvier 2025 après deux décennies de travaux, la nouvelle gare de Mons accueille depuis lors, environ 57 000 passagers hebdomadaires. Elle est aujourd’hui considérée comme l’une des plus belles au monde. Mais derrière sa façade spectaculaire, voyageurs et commerçants pointent l’insécurité et les dysfonctionnements.
7 heures du matin, la gare de Mons se réveille, encore plongée dans l’obscurité. Dans un rythme effréné, les passagers se frayent un chemin pour se diriger vers leur quai ou pour sortir de la gare. Pendant ce temps, certains prennent le temps de déjeuner tranquillement à l’intérieur d’une sandwicherie, avant de commencer leur journée. Installé depuis le réaménagement de la gare, ce magasin porte déjà les traces d’un incident : l’une de ses vitrines, morcelée en une mosaïque de fissures, menace de céder au moindre choc. « C’est un sans-abri affamé qui a attaqué la vitrine du magasin », glisse un commerçant, tandis qu’une autre pointe plutôt du doigt le geste malheureux d’un simple usager. Une première fissure, au sens propre comme au sens figuré, dans l’image lisse de cette gare primée.

La promesse d’excellence
Fraîchement rénovée depuis un an, la gare de Mons collectionne les superlatifs. Vingt ans : c’est le temps qu’il aura fallu entre le lancement du projet en 2001 et son ouverture effective au grand public. Près d’un demi-milliard d’euros : c’est le coût final de la rénovation de la gare, soit plus de dix fois le budget initial. Cette rénovation, lui aura valu le classement parmi les « sept plus belles gares du monde » dans le classement 2025 du Prix Versailles, une distinction internationale d’architecture soutenue par l’UNESCO. Derrière cette reconnaissance, se cache Santiago Calatrava, d’origine espagnole, architecte de la gare de Mons qui a également conçu la gare de Liège-Guillemins. On peut constater quelques ressemblances dans son style minimaliste et sobre, caractérisé par un blanc épuré, des formes arrondies évoquant l’image d’une soucoupe volante et une symétrie presque parfaite.



« Presque » est sans doute le mot adéquat. Il suffit d’aller au parking gratuit situé au sous-sol pour voir les cache-misères qui s’y trouvent. Des barricades cachent les différents endroits où les sans-abris ont trouvé refuge. On y retrouve des matelas éventrés, des déchets dont une bouteille vide de vodka aromatisée aux fruits rouges, des couvertures et sacs qui traînent. Plus loin, se cache derrière d’autres barricades une sorte de mare ressemblant à un cratère, dans laquelle s’est accumulée de la vase verte mélangée à un tas de déchets.



Insécurité ordinaire
En remontant au première étage, dans l’allée centrale, on retrouve 14 espaces commerciaux, dont 6 ne sont pas encore remplis. Plusieurs commerçants s’accordent à dire qu’un manque de sécurité règne dans la gare. « Un jour, on a vu tant d’alcoolos, on s’est demandé s’il n’y avait pas un tournage de Walking Dead [une série TV de zombies, ndlr]. Non, mais franchement, c’est aberrant, ici, c’est le cinéma tous les jours », raille Jennifer d’un rire jaune. Cette vendeuse dans un supermarché révèle que l’une de ses collègues est en arrêt maladie depuis qu’elle s’est fait menacer de mort par un client. « C’est la guerre, c’est une catastrophe », surenchérit-t-elle.
Sur la voie 2, Fleva, 14 ans, s’amuse à lancer son sac avec son ami qui le rattrape et le renvoie à son tour. Puis, plus sérieuse, elle avoue : « Le matin, j’arrive à la gare de Mons très tôt, vers 7h, et j’ai peur quand je suis seule ». Magda, vendeuse dans une pâtisserie, récemment devenue Montoise, fait écho à ces propos : « On a reçu un numéro Sécurail mais quand on l’appelle, il renvoie vers la centrale de Bruxelles. Le temps qu’on les appelle, qu’ils se mettent en lien avec ceux qui travaillent à Mons et qu’ils arrivent, on a le temps d’agoniser sur le sol », rapporte-elle en indiquant le carrelage noir.


La gare en panne
Un autre point sur lequel s’accordent les commerçants est le défaut de fonctionnalité de la gare. Pour Magda, le coût pharaonique ne serait pas dérangeant si elle fonctionnait correctement. Tout le contraire des portes automatiques, qui se cassent régulièrement. « La chaudière est toujours en panne. J’ai froid » gémit-elle, emmitouflée dans son écharpe. « Pour une gare qui a coûté si cher, avoir des fuites d’eau qui viennent du plafond c’est moyen quand même », s’exaspère Jennifer depuis son supermarché. Une affiche apposée près des escalateurs menant à la gare témoigne du dysfonctionnement quotidien des lieux : « Si l’escalateur ne fonctionne pas, vous pouvez utiliser les ascenseurs », peut-on y lire. Ça tombe bien, l’appareil est justement en panne, forçant les usagers à gravir péniblement les marches.
Vers 22h, la gare se vide peu à peu. Les magasins sont fermés et les derniers trains s’éloignent. Pourtant, quelques silhouettes restent présentes dans le hall : leurs derniers trains ont été supprimés. Ils interpellent en groupe un agent de la SNCB qui passe par l’allée centrale pour se plaindre qu’aucune navette n’a été prévue pour eux. Surpris et exaspéré, l’agent peine à répondre à leurs suppliques, avant de finalement céder et de faire appel à des taxis pour les raccompagner jusqu’à leur destination. La gare, pour quelques heures, peut se replonger dans un silence absolu.


