La foi tutélaire des arméniens bruxellois

L'héritage arménien à Bruxelles

par

L’héritage arménien à Bruxelles

Ils étaient marchands de tapis ou joailliers, ils sont maintenant couturiers, avocats ou commerçants. De la fin du XIXème siècle jusqu’aux réfugiés des crises récentes, les Arméniens ont bâti leur survie sur un équilibre : la transmission. Entre les murs des églises et les rassemblements, malgré l’horreur et l’exil, ils ont préservé ce qui les définissait : une foi et une langue. L’exil n’est pas une fin mais un nouveau point de départ.

Le vent sifflait entre les immeubles de la rue du Monténégro à Saint-Gilles, un matin de décembre 1980. Les joues brûlées par le froid, un petit garçon marchait. Il n’avait pas de manteau adapté à ce climat glacial, juste une veste légère, trop grande pour lui, celle que son frère lui avait donnée avant de partir. Sous ce ciel grisâtre de Bruxelles, Vasken se demandait ce qu’il faisait dans cette ville, encore inconnue, dans un pays dont il ne connaissait même pas la langue, accompagné de sa foi et de son envie de retour.

Il aurait dû être en Turquie, ou plutôt en Arménie historique, dans ce village de l’est de l’État où sa famille avait toujours vécu depuis des générations, malgré les persécutions, malgré l’horreur, là où des soldats débarquaient sans s’annoncer. Son père avait osé une chose, faire vivre la culture arménienne.

La Belgique n’était pas un eldorado. Juste une simple porte de sortie. Son frère aîné vivait déjà au Pays-Bas mais le père refusait d’y mettre les pieds. Un oncle, un petit appartement, quinze personnes s’entassant les unes sur les autres. « C’était déjà ça. »

Entre génocide, exil et reconstruction, l’histoire des Arméniens en Belgique est vaste.

Il y a eu les premiers arrivants, quittant les plaines de l’Empire ottoman et du Caucase vers la fin des années 1800. Joailliers, marchands de tapis ou cigarettiers, ils ouvrent une voie à une immigration plus importante.

80 ans plus tard, une nouvelle vague d’immigration marque la communauté. Une fuite de Turquie pour des raisons politiques ou économiques.

Après l’indépendance de l’Arménie et les multiples crises économiques, une dernière grande vague arrive de nouveau sur la Belgique. Des arrivants plus jeunes, plus éduqués, désireux de s’intégrer mais sans délaisser leur identité qui leur est chère.

Trois générations de voyage forcé mais une cohésion cimentée par quelque chose de plus grand qu’eux, la foi. La foi chrétienne, celle qui supporte l’Arménie depuis aussi longtemps que l’on puisse s’en souvenir. Cette doctrine devenant malgré elle, le ciment identitaire de tous les exilés. Les messes en arménien, les fêtes religieuses comme Noël ou la résurrection du Christ et les rituels funéraires rappellent aux Arméniens réfugiés, leur culture d’origine tout en offrant un espace où chacun se retrouve et se soutient. Des croyances et traditions souvent perçues comme étant un rempart, un obstacle à l’assimilation, un entre-soi trop puissant et pourtant, ce microcosme a fait perdurer ce pays.

Sans l’Église, l’Arménie aurait disparu. L’Église c’est ce qui a permis la survie de notre peuple. Des phrases répétées depuis des générations par les arméniens.

Une arme composée de mots

La foi, elle l’accompagne dans chaque moment de sa vie et il en a fait sa mission de la répandre. Zadik n’était pas destiné à répandre la foi comme il le fait, personne dans sa famille ne l’avait été avant lui. Natif d’Erevan, issu d’une famille religieuse, ses premiers souvenirs de sa mission se retrouvent à Etchmiadzin, la capitale spirituelle de l’Arménie. « C’est là que tout a commencé.»

Après des études de théologie rondement menées, il est ordonnée prêtre en 1980. Son devoir d’homme d’église l’oblige à quitter sa terre natale pour rejoindre l’Hexagone, sous le soleil des calanques marseillaises, offrant son service aux communautés arméniennes. « 27 ans là-bas ».

Sa première visite à Bruxelles, Zadik s’en souvient comme si c’était hier, il y a 35 ans pour la construction de la première église arménienne de Belgique. « J’ai trouvé une communauté pleine d’espoir. »  Il se souvient de la joie, d’une étrange sensation, comme s’il retrouvait une famille dispersée. « On était une centaine au départ, maintenant j’ai arrêté de compter. » 

18 ans après l’inauguration de l’église, le père a dû quitter le sud chaud et chaleureux pour une capitale pluvieuse. Mais la pluie ne reste jamais longtemps. « J’ai quitté le soleil du midi mais je l’ai retrouvé dans le cœur des Belges. »

Ce soleil, il le convoite chaque dimanche lors des messes, dans la petite église Sainte-Marie-Madeleine d’Ixelles là où s’entasse des centaines de fidèles. La grandeur du lieu n’a pas d’importance contrairement à celle de la foi. Une cérémonie cachée sous un rideau violâtre brodé de doré comme le veut la tradition du Carême. Assis sur un banc près de l’autel, livre de prière à la main et vêtements sombres, un homme récite des chants à voix basse. Un homme bien connu de cette église qui se remémore chaque visage. « J’ai vu que tu n’étais pas arménien, tu es le seul blanc de l’église, tu ne passes pas inaperçu ! »

Gayzag n’est pas prêtre mais il aurait pu l’être. « J’ai choisi d’être diacre, ce n’était pas une obligation. » Pas par un manque d’ambition quelconque mais par envie de rester proche des autres, d’aider sans une once de hiérarchie spirituelle.

On croyait être les derniers. Jusqu’à ce qu’on nous trouve.

Gayzag

Né en Turquie, « l’Ancienne-Arménie », dans un village où sa communauté vivait en marge, entourée de voisins musulmans. La vie était compliquée, pas beaucoup de moyens et cette impression d’être coincé. Tout se faisait en famille, même lointaine pour faire perdurer son origine. « On se mariait entre nous, on gardait nos traditions secrètes ». Traditions qu’ils croyaient perdues. « On ne savait pas qu’il existait encore une Arménie, je croyais qu’on était les derniers encore en vie. »

Lors d’un jour ensoleillé, des représentants de l’Église arménienne sont venus dans son village natal, prenant les enfants pour les emmener étudier. C’était le premier départ de Gayzag, cap sur le Monastère arménien de Saint-Jacques à Jérusalem. Les religieux ont fait office de sauveur et donné de l’espoir à des jeunes qui pensaient que leur communauté était sur le déclin.

Sans la foi, le peuple arménien aurait disparu.

Il a étudié pendant des années, dans cette école religieuse où on prépare les enfants et jeunes adultes à devenir prêtre, professeur ou diacre. « J’étais le premier de ma classe ! »

L’année 1986 se profile. Débarquant sur le tarmac froid et humide de Zaventem, la pluie battante frappant son visage, Gayzag vêtu de son short, retrouve son oncle. « Oublie le soleil mon grand, tu es ici maintenant ».

Il reparle de ce jour avec une joie discrète mais c’était le début d’une révélation. « Ce pays m’a accueilli. J’ai appris le français, j’ai travaillé, j’ai fondé une famille. » Pourtant, chaque été il retourne dans sa terre natale avec ses enfants. « Pour la langue mais aussi pour leur culture. » Ses enfants lui disent souvent qu’ils sont Belges avant tout, eux qui n’ont connu que la Belgique comme pays de vie. « J’aime leur répéter qu’ils sont aussi arméniens. Et ça, personne ne peut l’enlever. » Ces retours estivaux, il les adore mais il n’idéalise plus l’Arménie. « C’est un pays magnifique mais compliqué. » Beaucoup rêvent d’y retourner mais peu osent le faire. Gayzag sait qu’il ne vivra plus là-bas. « Peut-être plus tard, quand tout sera calme. »

La dernière génération

Perché au 11ème étage de la T-Tower de l’avenue Louise. Un bureau flamboyant, complétée de baies vitrées. Un homme, assis à son siège, blazer gris sans cravate, en train de feuilleter des dizaines de dossiers. Aucun signe ne montre qu’il est arménien. « C’est pour l’intégration, mes parents l’ont décidé ainsi ». Le parcours d’intégration, Robert l’a bien connu. Il se souvient encore de son arrivée à Bruxelles, un choc esthétique. « Tout était beau ».

Mes parents ne voulaient pas de contact avec les autres arméniens. Pour bien s’intégrer.

Robert

« Les rues, les bâtiments, l’urbanisme…En Arménie post-soviétique, on n’avait pas ça.»

Une enfance relativement calme malgré une crise économique importante. Robert se souvient d’Erevan et de la musique joué par son père, que ça soit à la maison ou dans les salles de concert de la capitale. Désireux de changement pour sa famille, le père du petit garçon a sauté sur la première opportunité qui s’est offerte à lui.

Arrivé chez un ami dans la capitale du Vieux Continent, Robert se rappelle de la réalité complexe. « J’étais dans une école où il n’y avait presque pas de Belges, c’était déjà cosmopolite. » Ses parents avaient fait un choix clair, la famille avant tout. Aucune communication avec la communauté arménienne, par choix d’intégration selon sa mère. Seule la foi et la langue arménienne étaient enseignées mais toujours dans le cadre du privé. Robert ne le regrette pas. Cela lui a permis d’apprendre le français, « de se fondre dans le paysage ».

Depuis ses 18 ans, Robert a pu nouer des liens avec la communauté arménienne de Bruxelles, il est même devenu le président du Comité des Arméniens de Belgique, il va à l’église et pratique sa religion. « La religion en Arménie, c’était compliqué ». La transmission se faisait uniquement via la famille lors de l’époque soviétique. « La religion, c’est avant tout un marqueur identitaire, l’église a maintenu notre peuple debout ».

Sans la foi, le peuple arménien aurait disparu.

Robert retourne parfois en Arménie, « pour la famille, les souvenirs » mais il n’envisage pas d’y retourner vivre.

D’Erevan à Saint-Gilles et maintenant Jette, dans son atelier de couture, Vasken se remémore la Turquie. « Ma famille avait déjà un atelier de couture à l’époque, un atelier très réputé, tout le monde venait chez nous ». Entre les aller-retour à l’atelier et les cours de religion, la tendance a désormais changé. « Je ne vais plus à l’église, ça ne m’intéresse pas ». Vasken garde ses traditions religieuses comme Noël et la fête de Pâques mais en privé, avec sa femme et ses enfants.

Regardant avec émotion la croix qui surplombe sa machine à coudre.

« Sans la foi, le peuple arménien aurait disparu.»

Nouveau sur Mammouth

Charleroi comme son ombre
Transidentité en Wallonie: le genre sur facture
Quand l’école tente l’inclusion
Les accidents, l’amour et les médocs