La culture, presque pour tous

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Photos par Paul Dorthu

Photos par Paul Dorthu

À Charleroi, des ateliers de théâtre ou d’écriture s’organisent pour celles et ceux à qui la culture ne s’intéresse pas. Habitants d’un quartier fatigué, personnes abîmées par la maladie, et anciens ouvriers se rassemblent pour échanger quelques vers et retisser un lien. Un élan qui ralentit, menacé par des coupes budgétaires. 

Mai 2008. La petite ville de Marchienne-au-Pont, 15 000 habitants logés au bout d’un des sillons tentaculaires de Charleroi, bourdonne. Un orchestre s’emballe dans une salle aux hauts plafonds du centre-ville. Les usines des alentours, abandonnées depuis des années, reprennent des couleurs pour un spectacle son et lumière une fois la nuit tombée. À la gare, une petite foule s’amasse, curieuse d’observer les joutes verbales de quelques femmes du quartier vêtues de robes d’époque et de grands chapeaux extravagants. Le festival MAI’tallurgie est né. Un festival qui n’est pas le fruit d’un centre culturel du centre-ville, mais le cri d’habitants du quartier. Ils ne sont ni comédiens, ni artistes. Ils sont pour la plupart ouvriers, petits commerçants, sidérurgistes, ou anciens mineurs.

Marchienne l’oubliée 

Anne-Marie Salviati fait partie de ce petit groupe. Pure marchiennoise, elle est issue de l’immigration italienne qui s’est installée ici pour travailler dans les mines et les usines, en quête de nouvelles possibilités. Elle a connu sa ville vibrante, choyée par les usines avoisinantes, celles de la Providence, de CARSID, et du Charbonnage de Monceau Fontaine, géants de métaux rassurants étalés sur des quartiers entiers, repus de leur succès. Et puis elle a vu son déclin : les usines qui mettent la clé sous la porte, les maisons qui se vident. La précarité qui s’installe, et les problèmes qu’elle engendre. Au début des années 2000, elle est interpellée par l’effervescence décomplexée de la cocaïne et les malheurs qu’elle engendre. Alors à sa façon, un peu comme elle peut, elle met en place ce festival avec quelques autres habitants du quartier, désireux de remettre leur héritage à l’honneur et de ressouder les liens du quartier.

La première édition du festival est un succès, une petite victoire qui donnera naissance à d’autres éditions tous les deux ans, et une ASBL, « Marchienne Babel », présidée par Anne-Marie Salviati et qui propose aujourd’hui des ateliers d’écriture, de théâtre, de couture, et d’expression gratuitement, et à qui le veut. L’association fait de son mieux pour parler aux gens du quartier, pour mêler personnes âgées et jeunes, personnes en réinsertion, anciens usagers et immigrés récemment arrivés. Tout faire pour maintenir un lien. « Jusqu’à maintenant, ça marche », affirme Anne-Marie Salviati. L’ASBL travaille beaucoup avec des jeunes. Une cible de plus en plus assumée par l’association, qui espère pouvoir accéder à une jeunesse mal en point. « J’ai des gamins dans ma rue, ils ont 17 ans, et ils sont déjà en train de vendre de la drogue », raconte Anne-Marie. Une spirale qui s’est amplifiée ces dernières années malgré les efforts des associations. Petit à petit, l’initiative perd en vitesse. Malgré une existence de plus de quinze ans, elle pourrait bien disparaitre d’ici l’année prochaine.

Grain de sable 

Samedi, 9h. Dans un local de l’association, l’atelier de théâtre vient de commencer. Un petit groupe entame un refrain, encore hasardeux, de « Money, money, money” d’Abba. “Ah j’en aurais bien besoin” rigole une retraitée. Un homme guide le petit groupe dans ses vers : Michel est professeur de théâtre pour Marchienne Babel. Il organise ces ateliers du week-end ouverts à tous, mais aussi ceux du jeudi avec les écoles. Il n’est pas dupe quant à la portée de son travail, à sa capacité à réellement atteindre une jeunesse malmenée. « Ce genre de choses ne se résorbe pas avec une pièce de théâtre, un article ou un livre. Pas même avec une révolution. On est un grain de sable. » Pourtant, il continue. Car il faut garder une petite flamme, essayer de gagner la bataille des idées. Et la bataille commence ici, dans cette pièce aux murs écaillés le long de la Sambre.

La plupart des comédiens n’avaient jamais fait de théâtre auparavant. Ils se sont retrouvés ici un peu par hasard. Une des comédiennes a d’abord suivi un parcours de réinsertion avec Avanti, une ASBL partenaire, qui « apprend à savoir qu’on a des compétences”. Tous les mercredis, elle devait suivre une activité artistique. Elle a choisi le théâtre. Une décision qui l’a beaucoup aidée, et qui l’a suivie. À prendre confiance en elle, à s’exprimer. Dans le groupe, il y a eu et il y a encore des gens complètement différents. Des universitaires et des gens qui ne savent pas lire. Des Marchiennois de sang et d’autres qui sont arrivés il y a peu, du Burundi ou du Mali. « Ici on est pas un centre culturel qui vient prêcher la bonne parole, tout a été lancé par les citoyens », lance Michel. Une tentative, petite mais assumée, de faire culture là où les institutions plus classiques ne s’aventurent généralement pas.

Un couteau sous la gorge 

Mais « faire culture » a un prix. À Marchienne Babel, le dernier acte pourrait se jouer. L’année prochaine, les subsides seront amputés de 25 %. Aujourd’hui, l’ASBL ne reçoit que 5000 euros annuellement de la ville. C’est déjà peu. De plus, les structures plus grandes et mieux organisées ont aussi changé leur approche : comme le Palais des Beaux-Arts ou l’Eden (centre culturel de Charleroi), qui s’aventurent aujourd’hui à l’extérieur de leurs structures, dans les écoles par exemple. Un changement qui bouscule l’ordre établi : aujourd’hui l’ASBL se demande s’il ne serait pas mieux d’arrêter, et laisser la place. Mais pas sans appréhension. « Au sein des institutions classiques, le citoyen n’a pas une place normale. Il n’est pas considéré comme un partenaire, mais comme un client pour remplir la salle”, estime Anne-Marie Salviati. « On a l’impression qu’il n’y en a que pour les grosses structures », souffle-t-elle.

Pascal Verhulst, conseiller communal à la culture, le reconnait : « La culture, ce n’est pas ce dont on parle pendant les élections, alors qu’elle est essentielle ». Pourtant, la ville en a fait une priorité lors des deux mandats du bourgmestre de l’époque, Paul Magnette. « Faire de la culture un des piliers du redressement de la ville », citait Le Vif en 2013. En 2016, Charleroi avait investi 41 millions d’euros en seulement trois ans. « Un record », selon Le Soir. Mais les contraintes économiques sont venues stopper cet élan en plein vol.

Ces contraintes découlent du plan Oxygène, un plan d’aide de la Région Wallonne qui vise à accorder des prêts à des communes en grande difficulté financière – comme Charleroi – en échange d’un plan d’économies strict. Très strict. Entre 20 et 30 millions d’euros par an. La Ville de Charleroi devra donc couper 25% de ses subsides pour les acteurs culturels en 2027. Il a été décidé de ne pas toucher aux subsides alloués à l’Eden (centre culturel de Charleroi) et au Palais des Beaux-Arts afin d’éviter les licenciements. Le Palais des Beaux-Arts, qui ramène 140 000 visiteurs annuels. Une petite poule aux œufs d’or, loin de Marchienne Babel. Pour les petites structures, l’amende s’avère donc salée. « On fait face à un tsunami, et on se prend tout dans la figure. Et les premiers à trimer, ce sont les opérateurs culturels. Je vous avoue que le paysage n’est pas très serein. Les plaintes des plus petites structures, c’est quelque chose qu’on entend, mais malheureusement, on ne saurait pas faire plus », regrette Pascal Verhulst.

Faire culture 

Vendredi, 9h. Un petit groupe se rassemble dans une grande salle de l’Université du travail. L’enthousiasme se sent, les langues se délient. Tous viennent pour un atelier d’écriture organisé par Anne Pilette, médiatrice socioculturelle pour Article 27, une organisation qui vise à garantir l’accès à la culture à tous. Il y en a qui viennent ici depuis longtemps, tous ont eu des parcours plus compliqués, touchés par la maladie ou porteurs d’un handicap. Angélique participe à cet atelier depuis des années. Elle le dit elle-même, ces ateliers sont un point d’ancrage avec le monde, une façon de garder le pied à l’étrier. « Moi je me sens seul, c’est pour ça que je viens », ajoute un autre participant. Le thème de l’atelier est donné : la tendresse. Celle d’une mère, d’un petit geste, d’une parole, de celles qu’on aurait aimé dire et de celles qui nous sont restées, le câlin d’un animal, un bout de chocolat, une pensée pour un être cher parti trop tôt. « Avant c’était moi qui mettais ma fille au lit, maintenant c’est elle », ajoute une femme.

L’écriture devient un prétexte pour la rencontre et un outil d’introspection. « Pourquoi ma fille ne veut plus me voir? ». « Qui a inventé la cocotte? ». « Pourquoi il y a l’extrême-droite? ». Les questions fusent, certaines tombent à plat, d’autres suscitent le débat. Ces trois heures, de 9 h à midi sont une bulle hors du temps, un moment où l’écoute et le soutien priment, où la plume offre ce que l’on n’ose pas dire à voix haute.

Pour Anne Pilette, « on n’a plus à justifier que la culture et l’accès à l’art redonnent une place à chacun, soutiennent, et permettent des leviers. Devenir créatif, c’est aussi ce qui permet de penser à de nouvelles portes ». Des leviers qui aident à reprendre confiance en soi, à retrouver le goût des choses, à ne pas s’enliser dans la solitude, mais aussi à prendre conscience de son contexte : qu’il est difficile de sortir de sa situation de précarité, qu’on n’est souvent pas entendu, qu’on n’a pas de place. Un travail de réappropriation de sa condition. Elle l’a vu chez des personnes avec qui elle a travaillé. Des gens qui se réapproprient des espaces, leur médication de santé mentale, leur bien-être, qui parfois se reconstruisent pour retourner sur le chemin de l’emploi.

Mais l’incertitude des coupes budgétaires contamine l’entièreté du secteur. Anne Pilette sent, elle aussi, le vent tourner. Elle l’a vu autour d’elle ces derniers temps, avec des collègues déjà en sous-effectifs qui se font licencier, faute de moyens. Aujourd’hui, elle est la seule travailleuse à temps plein pour la zone de Charleroi, peuplée de 600 000 âmes. « La situation est la suivante : on fait toujours plus avec toujours moins. » Le manque de vision sur le long terme pèse, et Anne tire la sonnette d’alarme : « Notre métier est d’accompagner des personnes en situation de précarité. Si nous nous retrouvons nous-mêmes en situation de précarité, cela devient très compliqué ».

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