Je t’aime... à la folie

Monsieur est énergique, madame plutôt discrète. Il aime Elvis, elle le classique. Sylvie oublie, Antoine se souvient. Plongée dans le quotidien d’un couple rythmé par la maladie d’Alzheimer.

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Photos : Océane Ilunga (CC BY NC ND)

Monsieur est énergique, madame plutôt discrète. Il aime Elvis, elle le classique. Sylvie oublie, Antoine se souvient. Plongée dans le quotidien d’un couple rythmé par la maladie d’Alzheimer.

Photos : Océane Ilunga (CC BY NC ND)

C’est en plein cœur du centre historique de la ville de Liège qu’habite la famille Medvidović. Dans le quartier populaire de Saint-Laurent. Là, se trouve une jolie maison de maître construite dans les années 40. Le couple n’a jamais quitté cette bâtisse après plus de quarante années dans la Cité Ardente. Ici, le temps semble s’être arrêté. Le papier peint fleuri ainsi que l’odeur de renfermé caractéristique des vieilles maisons sont au rendez-vous. Quoi qu’il en soit, l’ambiance contraste avec la personnalité chaleureuse de ses habitants. 

Daniella, infirmière à domicile, suit le couple Medvidović depuis plus de dix ans. Elle a pu observer la dégradation progressive de l’état de Sylvie, mais aussi de son mari, Antoine. Ce dernier souffre de diabète. Son index gauche est devenu jaune et raide, une réaction allergique aux piqûres d’insuline. C’est pour traiter son diabète que l’infirmière se rendait chez les Medvidović au départ, jusqu’au jour où un Alzheimer a été diagnostiqué chez Sylvie.

Le quartier Saint-Laurent doit sa référence à Laurent de Rome, mort martyr sur un gril,
en 258 à Rome. Photo: Océane Ilunga.

Assise dans le canapé le regard absent, Sylvie se lève promptement, heureuse de recevoir de la visite. Elle semble constamment être à la recherche de quelque chose. Son mari, à l’autre bout de la pièce, a, quant à lui, les yeux fixés sur sa compagne. « Je l’ai rencontrée un lundi. Le mercredi, on était fiancés et le vendredi, on se mariait. » En plus d’être bavard, Antoine est un grand blagueur.

« Je l’ai rencontrée lundi. Mercredi on était fiancés et vendredi on se mariait. »

C’est dans un train en direction de Belgrade, en ex-Yougoslavie que les deux époux se rencontrent. C’était en 1967. Elle est serbe, il est moitié bosniaque, moitié croate. Ensemble, ils décident de quitter leur pays  pour venir s’installer en Belgique. De leur union va naître deux garçons. « Il est mort, il est mort », balbutie Sylvie d’une voix faible mais étonnement rauque. Un de leur deux fils est mort il y a six ans, emporté par une crise cardiaque. « C’est à partir de ce moment que l’état de ma mère s’est dégradé », confie Robert, leur fils. « Elle avait déjà un passif dépressif et cet évènement l’a complètement déchirée. »

“C’est à cause d’Antoine si mon fils est mort” répète Sylvie, “parce qu’il fume trop”, elle ajoute. Photo: Océane Ilunga.
Antoine Medvidović a travaillé pendant 40 ans en tant qu’ouvrier.
Photo: Océane Ilunga.

Sylvie aurait dû être placée en maison de repos, mais le couple, et surtout Antoine, a refusé cette solution. Ils préfèrent finir leurs jours ensemble dans la maison familiale. Même si c’est dur, même si cela fait mal… Sylvie est au stade cinq de la maladie qui en compte sept. Elle se souvient de son propre nom, mais elle a du mal à se souvenir d’événements passés sauf si ceux-ci sont marquants. Elle est perdue dans sa propre maison. Désorientée au niveau du temps, elle ne sait pas quand elle doit manger, ni aller aux toilettes par exemple. Elle le fait mais seulement, si Antoine ou l’infirmière lui dit de le faire. Il lui est déjà arrivé de rester toute nue toute la journée. Par précaution, l’adresse et le numéro de téléphone de son fils sont notés sur un bracelet au cas où elle quitterait la maison car, elle a tendance à vouloir s’enfuir.

Il y a un an, elle a fui. Après l’avoir cherchée toute la journée, son fils l’a finalement retrouvée… à l’hôpital ! Depuis, Daniella, l’infirmière, ferme la porte à clé avant de s’en aller. C’est le rôle d’Antoine de garder les clés. Cette situation l’agace quelques fois, surtout quand Sylvie devient agressive. Elle se met alors à claquer les portes et lui à hausser la voix. Elle lui lance des mots inintelligibles que seul lui semble être à même de comprendre. Si après la tempête, elle se calme, elle continue quand-même à repartir à la recherche des clés. « Je veux rentrer à la maison», se justifie-t-elle.

« Je l’aime Sylvie même si elle est folle, c’est ma folle à moi. »

Malgré les hauts et les bas, Antoine aime sa femme. Quand, à la suite d’un accident, Sylvie est restée à l’hôpital pendant près d’une semaine, Antoine réclamait sa femme auprès de Daniella, pleurant et déclarant : « Je l’aime Sylvie, même si elle est folle. C’est ma folle à moi. » 

Madame Medvidović n’a travaillé que pendant 4 ans, à mi-temps, sur toute sa vie.
Photo: Océane Ilunga.

« C’est mon poussin, même si ce n’est pas facile tous les jours », affirme-t-il en allumant une énième cigarette. Des cigarettes, il en fume depuis l’âge de cinq ans, car « on était producteur de tabac. Je travaillais dans les plantations. Mais le goût était bien meilleur avant », lance-t-il, en fin connaisseur. 

Après 53 ans de mariage, le duo semble avoir gardé une complicité qui leur est propre. Complicité dont eux seuls détiennent le secret et qui perdurera encore… A la vie, à la mort.

“Je pesais 135 kilos !”, lance fièrement Antoine en brandissant la photo.
Photo: Océane Ilunga.
Le jardin familial est immense, mais hélas plus fréquenté.
Photo: Océane Ilunga.
Une relation d’amitié s’est tissée entre le couple et leur infirmière.
Photo: Océane Ilunga.
L’infirmière veille sur le couple.
2 fois par jour le couple doit prendre plusieurs médicaments.
Antoine en prend pour son diabète, son cholestérol et son anémie.
Quant à Sylvie, elle en prend pour son épilepsie, son hypertension et on lui donne aussi des tranquillisants car sinon “elle est ingérable” signale Daniella.
Photo: Océane Ilunga.
“Moi, j’aime manger comme un cowboy” – Antoine.
Photo: Océane Ilunga.
C’est en 1926 que l’oncle d’Antoine a acquis cette maison.
Jusqu’à ce que le couple vienne y habiter 55 ans après. Photo: Océane Ilunga.
Robert passe minimum une fois par semaine chez ses parents.
Photo: Océane Ilunga.
Jerko (à droite) est un ami de la famille qui vient chaque soir s’assurer que le couple
ait bien mangé. Photo: Océane Ilunga.
Elle est orthodoxe, il est catholique.
Photo: Océane Ilunga.

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