Chronique d’une chute annoncée
crédit photo : Marie-Pierre Arnold
Il a survécu à un siècle de transformations urbaines. Mais c’est l’administration qui a failli avoir raison de lui. Au parc Josaphat, à Schaerbeek, un hêtre centenaire n’a dû sa survie qu’à l’intervention de dernière minute d’élagueurs communaux. Derrière cette histoire presque banale se cache un paradoxe bruxellois bien réel : celui d’une région qui affiche ses ambitions climatiques, mais où les vieux réflexes économiques et urbanistiques continuent de dicter leurs conditions.
Il se dresse au cœur d’un massif boisé, au sud du « poumon vert de Schaerbeek ». Simple arbuste lorsque le roi Léopold II inaugure le parc Josaphat il y a plus d’un siècle, il a depuis été le témoin silencieux de fragments de vie. Des enfants qui se promènent main dans la main avec leurs parents. Des canards qui se poursuivent sur le lac qui lui fait face. Du bruit des sabots sur le pavé troqué contre celui des moteurs. Ce Fagus sylvatica, ou hêtre commun, est estimé à 143 ans. Son espérance de vie, elle, dépasse les 400 ans.
Grâce à ses 26 mètres de haut et 3 mètres de circonférence, il offre à la ville et à ses habitants l’ensemble des services écosystémiques essentiels : rafraîchissement de l’atmosphère, ombrage, captage de CO2, infiltration de l’eau et fixation du sol, et biodiversité. Grâce à la taille de son houpier, il protège ses congénères « des coups de soleil » en leur fournissant de l’ombre. Le voisin idéal.
La médaille argentée fixée sur son tronc rugueux lui confère un niveau de protection maximal. Pourtant, le 24 septembre 2025, la Région délivre un permis d’abattage. Motif : mauvais état sanitaire. Cause : stress hydrique, et parasite opportuniste.

Les arbres urbains, boucliers fragiles face à une ville qui se réchauffe

Alors que la canopée bruxelloise est essentielle pour atténuer les îlots de chaleur et faire baisser la température des rues de 0,5 à 2,5 °C (indice WBGT), certaines essences indigènes commencent à montrer des signes de faiblesse. « Le hêtre, le frêne, le marronnier et l’érable sycomore font l’objet d’une attention particulière à Bruxelles car certains sont fragilisés par les effets du réchauffement climatique. On observe une surmortalité des grands sujets appartenant à ces espèces », constate Maxime Vanongeval, gestionnaire du patrimoine arboré de Schaerbeek. Le cas du hêtre commun est particulièrement préoccupant. Une étude menée dans 36 forêts belges, à partir de l’analyse des anneaux de croissance, confirme cette tendance à l’échelle nationale.
A l’été 2024, Maxime Noel, élagueur de la commune de Schaerbeek, se souvient être intervenu auprès du hêtre après la rupture d’une charpentière (branche maîtresse), aujourd’hui laissée au sol. « C’est fréquent avec les grandes chaleurs. Le bois se dilate, les fibres ne supportent plus le poids de la branche, qui casse. » Cette année-là, en Europe de l’Ouest, Copernicus, programme européen d’observation de la terre, enregistre une succession d’épisodes de chaleur « forte » à « extrême » parmi les plus intenses jamais mesurées, suivie de précipitations proches des records depuis 1950.
Dans les mois qui ont suivis, l’état sanitaire de l’arbre s’est aggravé. En témoignent des excroissances blanchâtres apparues sur le tronc. Un champignon lignivore (Ganoderma) a profité des micro-blessures liées au stress hydrique pour s’installer et fragiliser la structure interne de l’arbre, jusqu’à menacer sa stabilité. « Le hêtre peut tomber demain, dans dix ou vingt ans. On ne sait pas », reconnaissent les élagueurs.


Le paradoxe bruxellois : protégé… mais menacé d’abattage
Dans la région bruxelloise, les arbres sont juridiquement considérés comme des « objets urbanistiques ». Ce statut leur confère un niveau de protection sans équivalent en Belgique. Le Code bruxellois de l’Aménagement du Territoire (COBAT) prévoit que tout arbre atteignant 40 cm de circonférence et 4 m de hauteur nécessite un permis d’abattage. Pour les arbres du domaine public, c’est au niveau régional que cela se passe. Bruxelles Environnement ? Non, ces demandes relèvent d’Urban.Brussels. Une répartition des compétences qui interroge sur la prise en compte des enjeux écologiques et de biodiversité dans l’évaluation des demandes.
Dans l’arbitrage urbain, ce sont souvent les enjeux financiers ou pratiques qui l’emportent.
Maximilien Fontaine – Directeur Espaces verts et Propreté, Commune de Schaerbeek
« Il n’y a pas d’opposition fondamentale entre vision d’urbaniste et vision de naturaliste », assure Bruno Campanella, attaché du patrimoine chez Urban.Brussels. Mais sur le terrain, les arbitrages sont parfois difficiles. « Des conflits peuvent surgir », reconnaît-il. Et lorsqu’il faut choisir, les arbres de voirie sont les grands perdants. Sécurité, impétrants, réaménagements de l’espace public ou projets immobiliers : les contraintes s’accumulent. Au bout du compte, les considérations écologiques cèdent régulièrement le pas. « Ce sont souvent les enjeux financiers ou pratiques qui l’emportent », regrette Maximilien Fontaine, directeur Espaces verts et Propreté de Schaerbeek.
Les arbres situés sur des sites classés, tel que le parc Josaphat, bénéficient eux d’une protection « au plus haut niveau». Sont-ils à l’abri pour autant ? Pas vraiment. Si les techniques de préservation d’un arbre coûtent trop cher, l’administration applique la « balance coût-bénéfice », en prenant en compte la valeur esthétique, historique ou patrimoniale de l’arbre. Pour notre hêtre trop commun, même l’argument historique n’a pas fait le poids. Permis d’abattage No 15/PFU/1999296 à l’appui. Avoir côtoyé le deuxième roi des belges n’est visiblement pas suffisant pour justifier de mesures conservatoires.

Face à l’urgence climatique : le primat de l’intérêt écosystémique
La zone de travaux balisée, les tronçonneuses affutées, l’histoire aurait pu s’arrêter là. Mais au moment d’abattre le hêtre, les élagueurs de la commune font marche arrière. Ils s’opposent à la décision administrative invoquant l’existence d’un intérêt écosystémique jugé supérieur. Ce critère vise à faire primer la fonction écologique et environnementale d’un arbre. Même fragilisé, il continue de jouer un rôle essentiel à travers ses interactions avec la nature, qu’elles soient directes (ombrage, captage du CO₂, habitat ou nourriture pour la faune locale) ou indirectes (modification du sol, gestion des eaux de pluie, réseaux mycorhiziens).
Interpellée sur le caractère ad hoc de cet arbitrage, l’échevine des Espaces verts de Schaerbeek, Deborah Lorenzino, pointe l’absence d’« unité stratégique au niveau de la région ». Dès lors, pour le collège, une seule option : « faire pleinement confiance aux experts de la commune ».
Un engagement politique pris à un moment peut être complètement mis au tapis par le collège qui suit après les élections, comme cela a été le cas à Ixelles
Bruno Campanella – Urban.brussels
Ce constat se confirme à l’échelle des 19 communes . Faute de cadre officiel, les « gestionnaires arbres » de celles qui en disposent, ont dû créer un groupe informel pour partager expériences, défis, et bonnes pratiques. Un dispositif fragile, sans garantie d’impact à l’échelle régionale.
Bruno Campanella admet que ce volontarisme local a ses limites. « Un engagement politique pris à un moment peut être complètement mis au tapis par le collège qui suit après les élections, comme cela a été le cas à Ixelles. »
Il soutient que pour permettre un changement de paradigme, il faut promouvoir l’acculturation des équipes communales aux effets du réchauffement climatique, changer leurs pratiques avec des formations obligatoires, et accompagner les acteurs du territoire grâce à des réflexions multidisciplinaires qui intègrent les arboristes.

Le Plan ReNature : une réponse aux défis de la forêt urbaine ?
Les espoirs se tournent alors vers le Plan ReNature. Encore à l’état de projet, il constituera la contribution bruxelloise au Plan national de restauration de la nature exigé par le règlement européen UE 2024/1991. La Région n’a plus le choix, la question des arbres urbains n’est plus seulement un enjeu paysager ou communal. La conservation des grands arbres, l’augmentation du couvert arboré, la limitation des abattages et la création de nouvelles infrastructures vertes deviennent désormais des objectifs inscrits dans un cadre réglementaire européen.
Vu la régionalisation de la matière et les délais cumulés au niveau des 3 régions, la Belgique ne sera pas en mesure de soumettre son plan national dans les temps, soit au plus tard le 1er septembre 2026. Bruxelles Environnement explique ce retard par la complexité de l’exercice : « il s’agit pour la première fois de proposer des mesures qui visent à rencontrer des objectifs réglementaires, dans un cadre coordonné avec d’autres Plan régionaux (Plan de gestion de l’eau, Plan air-climat-énergie), eux-mêmes en cours de refonte ». Il faudra donc probablement attendre le deuxième semestre 2027 pour que ce Plan soit mis en oeuvre.
Il faut savoir accepter les risques.
Maxime Vanongeval – gestionnaire du patrimoine arboré de Schaerbeek
Quelques jours après le refus des élagueurs d’abattre le hêtre du parc Josaphat, une concertation inédite s’organise au pied de l’arbre. Gestionnaire du patrimoine arboré, responsable opérationnel et cellule d’élagage décident qu’« il faut savoir accepter le risque ». Des haubans consolideront la structure, une clôture en châtaignier sanctuarisera la zone, et l’arbre fera l’objet d’une surveillance accrue. Mille mètres carrés de pelouse deviennent alors temporairement inaccessibles au public… un temporaire qui, rappelle le gestionnaire, « peut durer 20 ans ».
Depuis cet épisode, les pratiques ont évolué à Schaerbeek. La concertation entre services s’est renforcée. Les élagueurs sont désormais systématiquement consultés avant l’introduction d’une demande de permis auprès d’Urban.Brussels. Un progrès, mais pas encore un changement de paradigme. Aujourd’hui encore, la préservation des arbres dépend largement de la sensibilité de chaque commune ou de la vigilance de leurs agents.


