Graines d'Ukraine

4 ans après l’invasion, l’incertitude des Ukrainiens réfugiés en Belgique

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Photos crédit : Camila Caffiero

4 ans après l’invasion, l’incertitude des Ukrainiens réfugiés en Belgique

Photos crédit : Camila Caffiero

Près de 100 000 Ukrainiens ont trouvé refuge en Belgique suite à l’invasion russe de leur pays, le 24 février 2022. Quatre ans plus tard, ces familles vivent toujours dans l’instabilité d’un statut de « protection temporaire » qui les empêche de se projeter dans l’avenir. 

Iryna et Yaroslav prennent place avec deux autres musiciens dans un petit local insonorisé de Molenbeek. Entouré de tapis et d’instruments, ils s’affairent à vite brancher les bons câbles et sortir les partitions. « Un, deux, trois, quatre », lance Iryna à son groupe, Advantage Project, qui fusionne musique folklorique ukrainienne et jazz. La dernière note encore dans l’air, Iryna lance fièrement « C’est ça, le vrai visage de l’Ukraine ».

Le 24 février 2022, Iryna Dubenko et son époux, Yaroslav Tovarianskyi jouaient sur le plus grand paquebot du monde, l’Oasis of the Seas, en plein milieu des Caraïbes. Les coulisses étaient en chaos : sur les écrans de leurs collègues, la nouvelle tombait — la Russie venait d’envahir l’Ukraine. Un an plus tard, avec un bébé en route, ils posent enfin les pieds sur la terre du saxophone : la Belgique, loin des bombes et des drones.

On est musiciens, on a l’habitude de bouger

Iryna Dubenko
Iryna Dubenko et Yaroslav Tovarianskyi ont mélangé leur prénoms pour nommer leur fille, Yaryna. Elle a un an et dix mois. Elle est née en Belgique. Photo crédit : Camila Caffiero

Comme les 90 000 Ukrainiens réfugiés en Belgique, ils ont bénéficié du statut de protection temporaire, une aide de l’Union européenne spécialement créée pour accueillir et accompagner les Ukrainiens fuyant la guerre. Ils bénéficient d’un droit de séjour et de travail, un logement et à une aide sociale (CPAS). Ce soutien, initialement prévu pour un an, a été renouvelé déjà trois fois. Il devrait prendre fin en mars 2027. Ils devront alors choisir entre retourner en Ukraine ou demander la nationalité belge. 

Pour l’instant, ils enchaînent les concerts et les enregistrements en studio. Avec leur groupe, ils revendiquent de montrer la vraie identité ukrainienne, pas celle « tâchée par l’influence russe ». Iryna se souvient d’un événement où il s’agissait de présenter la culture ukrainienne à des politiques européens. Une dame d’âge mature portait un vinok, une couronne florale destinée aux jeunes femmes célibataires. Une erreur révoltante pour elle : « Ça donne cette image de l’Ukrainien bêbête véhiculée par la Russie ! »

Déracinement

Dans son salon Tetiana Shlapak a son petit coin où elle garde ses livres en ukrainien et des magazines ayant publié son travail photographique. Photo crédit : Camila Caffiero

Tetiana Shlapak, photographe reconnue en Ukraine, capturait des portraits de personnalités, y compris de l’ancien président Petro Porochenko. Trois semaines après le début de la guerre, elle se réfugie en Belgique et sa carrière de quinze ans  en prend un coup : « C’est comme si on déracinait une fleur pour essayer de la replanter ailleurs ».

Au début, sa fille lui en voulait de l’avoir arrachée à la vie qu’elle aimait. Pour exprimer sa colère, elle a même commencé à lui parler en russe. Quelques semaines plus tard, quand Tetiana l’envoie rendre visite à son père dans l’est de l’Ukraine, elle revient transformée par ce qu’elle a vu : « Elle voyait les traces des bombes, et ses amis écoutaient du rap russe. »

Tetiana aime bien Mortsel, sa petite ville en banlieue d’Anvers. Elle a appris les codes, elle se plaît dans le calme : « Maintenant, si je pense à la maison, c’est ici. » . Elle n’a pas encore de plans définis pour l’avenir. Donc pour l’instant elle priorise l’éducation de sa fille, pour une future Ukraine dénuée du tinnitus de la guerre.

Des graines d’Ukraine

À quelques pas de la Commission européenne, Pavlo Koshka papillonne dans les couloirs de l’association Ukrainian Voices. Derrière la vitrine tapissée d’affiches jaunes et bleues, il passe de salle en salle : cours de danse, orientation professionnelle, salle de jeux, yoga thérapeutique. Quand des Ukrainiens arrivent à Bruxelles, c’est ici qu’ils trouvent soutien et accompagnement. Financée par la région Bruxelles-Capitale, l’association accueille des milliers de réfugiés : 22 000 en 2025.

Les enfants, eux, suivent des cours d’ukrainien au troisième étage, pour ne pas perdre la langue de leur pays d’origine, tandis que les adultes apprennent le français. Les enfants ayant fui la guerre ont parfois passé la majorité de leur vie ici. D’où l’intérêt de ces cours, pour ne pas perdre la langue de leur pays d’origine.

Le manager de l’association déplore la fatigue qu’apporte la longueur de la guerre. Il aimerait par-dessus tout que le monde ne l’oublie pas. Et retour au pays ou non, il veut avant tout la paix pour sa patrie. Après un soupir, il remet ses feuilles en ordre sur son bureau : « Bon, j’ai cours de néerlandais moi. Heel belangrijk ! ».

Arroser les jeunes pousses

Iryna tient sa fille Yaryna, un an et demi, sur ses genoux. Devant elles, un piano et des livres pour enfants en ukrainien. La fille du couple jazziste Yaryna (un mélange de leur deux prénoms) est née en Belgique. Elle a bientôt deux ans. Impossible pour sa mère de l’imaginer dans un pays où la mort frappe au hasard : « Une voisine de la mère de Yaroslav a vu sa petite-fille brûler vive ».

Pour rester après la fin du statut de protection, le couple aura besoin d’un emploi stable, mais Iryna et Yaroslav refusent toute concession sur leur art. Idéalement, ils voudraient un travail d’enseignant au conservatoire. Mais si ça n’arrive pas, ils décideront plus tard : « on est musiciens, on a l’habitude de bouger ».

Le soir, ils sortent marcher dans leur quartier. À quelques pas de chez eux, une école maternelle néerlandophone attend Yaryna. Sous les lampadaires, ils tiennent chacun une main de leur fille qu’ils lèvent dans les airs, sous ses rires inarrêtables. Le futur est flou. L’Union européenne renouvelle le statut de protection chaque année depuis le début de la guerre. La guerre continue en Ukraine. Et l’Ukraine reste un mirage pour les Ukrainien·nes qui la regardent en sécurité. Derrière eux, les drapeaux de la Commission européenne bercent leur balade de fin de journée.

Le futur est flou. L’Union européenne renouvelle le statut de protection chaque année depuis le début de la guerre. Photo crédit : Camila Caffiero
Yaryna porte une tresse similairement à sa mère, Iryna Dubenko. Photo crédit : Camila Caffiero
Pour son examen final au Conservatoire de Kharkiv, Yaroslav Tovarianskyi a composé un arrangement de musiques folkloriques ukrainiennes. Photo crédit : Camila Caffiero

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