Fiction Queer : Pourquoi tu pleures ?

“Queer” : traduisez “étrange”, comprenez “minorités sexuelles et de genres”. Historiquement, ce terme qui renvoie à l’altérité attribuée à la communauté LGBTQI+. Une altérité que la fiction n’a cessé de souligner et qui se cogne aujourd’hui à des questionnements de représentation.

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Extrait du film "Call me by your name" (2017). DR

“Queer” : traduisez “étrange”, comprenez “minorités sexuelles et de genres”. Historiquement, ce terme qui renvoie à l’altérité attribuée à la communauté LGBTQI+. Une altérité que la fiction n’a cessé de souligner et qui se cogne aujourd’hui à des questionnements de représentation.

Extrait du film “Call me by your name” (2017). DR

Est-il encore pertinent de lier inéluctablement homosexualité et vice/douleur ? Autoriser un·e héro·ïne queer de happy ending relève-t-il de l’audace ? Le débat se révèle plus complexe qu’il n’y parait. En 2005, le phénomène Brokeback Mountain de Ang Lee introduisait pour l’une des premières fois la thématique de l’amour homosexuel dans l’univers du western grand public. Et si beaucoup applaudissent encore le lobby hollywoodien pour cet exemple d’inclusivité, la trame déchirante du film donnera lieu à toute une suite de similis. L’archétype de l’amour homosexuel impossible était lancé.

Autre problématique récurrente dans la fiction : l’association de l’épidémie du sida avec la communauté gay – principalement des HSH (hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes). Un raccourci encore bien ancré dans l’imaginaire collectif et qui se voit alimenté par les nombreuses représentations de personnages homosexuels réservés à des destins funestes.

La tradition narrative occidentale s’est donc toujours attelée à faire souffrir les personnages queer, voire à les éliminer.”

Sébastien Ministru

Pour Sébastien Ministru, journaliste et auteur d’un podcast LGBTQI+ issu de la série RTBF I Feel Love, cette privation du happy ending et cette attribution systématique de thématiques lourdes pour les personnages queer résulte d’une cause historique : “Dans l’histoire de la fiction occidentale, les personnages LGBT ont toujours existé. Le problème, c’est qu’ils étaient considérés comme un problème, un symbole moral négatif. Des années 30 aux années 70, le personnage queer devait ployer sous le poids de la culpabilité de cette orientation qui n’était pas considérée comme quelque chose de naturel. La tradition narrative occidentale s’est donc toujours attelée à faire souffrir ces personnages, voire à les éliminer”.

Happiest Season (2020) – Droits réservés

Aujourd’hui, on parle d’une amélioration de la représentation des communautés queer en fiction. Leur présence s’accroit, et les thèmes de meurtre, psychose, maladie ou suicide ne leur sont plus automatiquement attribués. 2018 marquera d’ailleurs l’année du premier teen movie grand public au sujet d’un jeune adolescent homosexuel : Love, Simon. Si le film ne sera marqué par aucune forme de révolution cinématographique, c’est plutôt sa symbolique inclusive qui éveillera l’espoir. Plus récemment encore, c’est Happiest Season qui vient apporter sa pierre à l’édifice en proposant l’une des premières comédies romantiques de Noël lesbiennes. Cette initiative de la plateforme Hulu renforce l’impression d’une industrie en plein changement. Seulement, force est de constater que la route est encore longue.

Une culture du “fardeau” persiste

Il y a désormais plusieurs façons de raconter l’identité queer. Mais le stéréotype est tenace et celle-ci est souvent ramenée à un “fardeau” à endosser. Si les personnages queer sont désormais autorisés à survivre jusqu’au générique de fin, il semble impossible de les détacher des tares associées à leur identité. En 2017, le chef-d’oeuvre de Luca Guadagnino Call Me By Your Name démontrait ainsi les contraintes sociales qui entravent le développement d’une romance homosexuelle. Et quand le happy end est miraculeusement présent, il est important de souligner que la trame principale de l’oeuvre tourne le plus souvent autour des difficultés de vivre son “altérité” d’orientation sexuelle. En ce sens, pour reprendre les exemples ci-dessus, Love, Simon revient longuement sur la complexité du coming out tandis que Happiest Season s’articule autour du quasi devoir social de camoufler ses tendances homosexuelles.

Pour beaucoup, cette représentation dramatique ou torturée n’est pas forcément malsaine. Elle pourrait même être nécessaire. La fiction aurait ainsi le devoir de traduire la réalité de l’histoire gay, et il serait hypocrite d’en écarter la discrimination et les douleurs qui l’accompagnent. D’où l’importance d’explorer les rapports houleux entre homosexualité et masculinité noire dans Moonlight (Oscar du meilleur film en 2017), d’attester du silence assassin des autorités françaises face aux victimes du sida dans 120 battements par minute (2017, Robin Campillo) ou encore de comprendre la complexité du mariage célébrité-homosexualité dans The Death and Life of John F. Donovan (2018, Xavier Dolan). Représenter l’identité queer comme quelque chose de socialement accepté serait, aux yeux de certain·es, une forme de négation des combats quotidiens d’une communauté qui en souffre.

Hollywood (2020) – Droits réservés

Le queer happy ending risquerait donc d’être perçu comme mensonger, obscurcissant des discriminations nécessitant la visibilité afin d’être combattues. En témoigne la série Hollywood (2020) du réalisateur Ryan Murphy qui, en proposant une trame inclusive où le racisme, l’homophobie et le sexisme sont balayés par les actes isolés d’un groupuscule éclairé, suscite la controverse pour son manque de crédibilité et son utopisme jugé niais.

Pour Sebastien Ministru, pas d’utopisme ni d’audace dans le fait d’attribuer aux personnages queer une fin heureuse. “Faire vivre des happy endings à ces personnages, c’est quelque chose qui reflète de la réalité des personnes LGBTQI+. Il faut arrêter de croire qu’elles vivent leurs vies en portant constamment un fardeau. C’est la société qui l’exige encore, lorsqu’on entend par exemple ‘Vous êtes tellement à côté de la plaque que cela doit être dur de vivre avec ce que vous vivez !’ Mais ce n’est pas vrai, croyez-moi : c’est pas du tout dur ! Ce qui est dur, c’est ce genre de remarques. C’est pour cela qu’aujourd’hui le happy ending autour des personnages LGBTQI+ relève vraiment d’une performance quasi morale, pas de l’audace.”

God’s Own Country (2017) – Droits réservés

Le mouvement est en marche, comme le montrent, entre autres, le film God’s Own Country (2017, Francis Lee), le roman de science-fiction Tarnished Are The Stars (2019, Rosiee Thor) ou encore le podcast Hôtel du coeur cassé (2020) écrit par Sébastien Ministru pour la série I Feel Love. Dans ces exemples récents, l’identité queer n’est qu’une part de l’histoire, sous-jacente.

Ainsi, si la fiction se doit de relayer les nombreuses blessures de l’histoire queer, dans une dynamique de lutte contre les discriminations qui la ponctuent, rien n’empêche de voir fleurir ci et là des récits décentrés de cette identité LGBTQI+. Qui sait, la co-existence de ces deux types de récits pourrait peut-être enfin mener à une normalisation de l’identité queer dans la fiction.

Flavio Sillitti

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