Être plus de 700 sur la chaîne de production d’un site sidérurgique carolo. Parmi ces gens, seulement quatre femmes, dont Kamille. Comment font-elles pour évoluer dans un milieu si masculin ? Comment tenir ? Quand elles tiennent …
Une journée à côté de ses pompes. Se tromper de salle. Recevoir des informations à propos d’un job qu’elle n’avait jamais envisagé. Finir ouvrière sidérurgique. Une des 4 femmes sur une chaîne de plus de 700 hommes.
En juin 2023, Kamille, 27 ans et filamarchoise (habitante de Forchies-la-Marche), se rend à la Mission Régionale pour l’Insertion et l’Emploi à Charleroi (MIREC). Elle est alors dans une période de ras-le-bol, travaille à Intermarché en tant que responsable de l’épicerie, 60 à 65 heures par semaine. La période COVID, l’a fatiguée, l’incivisme des gens surtout. Exécrables comme elle dit. La jeune femme perd peu à peu son côté solaire. Elle veut changer d’activité.
La MIREC oeuvre à l’insertion socio-professionnelle d’un public peu qualifié et fragilisé. Kamille entre dans une salle, où une séance d’information à propos des métiers de la production va être donnée. Mais elle s’est plantée. Ce n’est pas des métiers de la production dont il est question ici mais ceux de l’industrie. La session commence, le temps s’écoule, et Kamille est timide. Tellement timide qu’elle n’ose pas interrompre la formatrice et changer de salle. La séance d’information se termine, l’animatrice annonce à Kamille qu’elle est typiquement le profil qu’Industeel recherche. Son curriculum vitae, composé de 9 ans d’expérience dans la vente, est envoyé illico presto. Le lendemain, Industeel la contacte pour lui proposer de passer les tests permettant de commencer la semaine suivante. Ce qu’elle fera.
Industeel est une filiale d’ArcelorMittal, grand groupe sidérurgique. Bâtie en 1864, l’usine devient la Fabrique de fer de Charleroi en 1873. Rebaptisée Usinor Industeel en l’an 2000, Arcelor la rachètera en 2002. Le géant indien Mittal a mangé tout cru le groupe Arcelor en 2006. Raison pour laquelle on appelle le groupe ArcelorMittal aujourd’hui.
Mise en garde
En 2023, avant d’ouvrir les candidatures à la gente féminine, la direction de l’usine a annoncé aux travailleurs le grand changement qui allait s’opérer. Beaucoup ont protesté. Normal, quand on n’a travaillé qu’entre hommes parfois 40 ans durant ? Pour l’annonce, le service entier est arrêté pour réunir une assemblée. Tous les travailleurs sont réunis. Un powerpoint leur est présenté. Un slide montre une accolade entre deux personnes, femme et homme, pour se dire bonjour. Il est mentionné “ça, tu peux”. Puis le suivant, une photo, toujours avec les deux mêmes gens mais avec la main aux fesses avec noté “ça, tu peux pas”.
“On a trouvé ça un peu loufoque comme truc. Fin, dans mon cas je trouvais ça loufoque parce que c’était de la logique mais après, pour certains c’était peut-être utile, clairement”, déclare Jordan, un ouvrier d’Industeel travaillant là depuis 13 ans. Les vestiaires aussi ont été réaménagés pour recevoir ces dames comme il se doit. Autre problème : 39 était la plus petite pointure en stock concernant les chaussures de sécurité. Il a fallu recommander un lot de godasses allant de 35 à 38 pour les plus petits petons. Une fois que tout est prêt, on peut accueillir les ouvrières. Cette réorganisation s’inscrit dans une mise au pas d’Industeel par ArcelorMittal sur les questions de genre.
21 août 2023, Kamille arrive devant les grilles de l’usine. Elle est stressée. “Je m’apprêtais limite à partir en guerre”, raconte-t-elle. Peut-être parce que les mots de son entourage résonnent encore. Quand elle a annoncé qu’elle allait travailler chez Industeel, ses proches lui ont demandé ce qu’elle allait faire là-bas, au milieu des “brutes épaisses”. C’est son premier jour. La direction l’avait prévenue, pour ne pas dire mise en garde, lorsqu’elle est venue à son entretien d’embauche quelques jours plus tôt : être une femme dans cet environnement pourrait se révéler compliqué. La première ouvrière d’Industeel, Kamille étant la deuxième, est chargée de lui faire faire le tour des propriétaires. L’objectif de la direction était de les mettre en relation car elles avaient un point commun. Être des femmes. L’espoir qu’une solidarité féminine se crée existait alors.
La jeune femme prend ses marques petit à petit. Ce n’est pas facile. Des remarques désobligeantes lui sont destinées, elle apprend à les recadrer. Elle se fait inviter à boire des cafés par des collègues qui n’ont jamais aimé boire de cafés. Certains sont intrigués simplement par sa présence. C’est bizarre qu’une âme féminine intègre les rangs pour les plus vieux jeux. Et des vieux jeux, il y en a.
La télécommande que Kamille tient dans les mains permet de guider un pont qui saisit les tôles afin de les positionner sur les rouleaux (à l’arrière de l’image). Une tôle est déjà sur les rouleaux ici. Les traitements thermiques sont alors effectués à cet endroit.
Régime de travail
Aujourd’hui, Kamille est la plus ancienne femme de la chaîne (sa prédécesseure s’en étant allée depuis à cause de problèmes avec ses collègues masculins) avec presque 3 ans à son actif dans l’entreprise à un régime de 48 heures semaine, 6 jours sur 7. Ce n’est pas rien. Le tout pour un salaire de 2274 euros net par mois. Comptez avec cela une voiture de société grâce à 293 euros retirés de son salaire brut, des chèques-repas, 8 euros par jour presté ou 128 euros par mois au total et toute une série d’autres avantages. La particularité de ce job, c’est, entre autres, le concept des trois pauses ou des trois huit. Cela consiste à prester 6 jours consécutifs, à un certain horaire, avoir un jour de pause, puis recommencer à un autre horaire, etc. 6h-14h. Jour de pause. 22h-6h. Rebelote, un jour de repos. 14h-22h. Jour de pause. Et cela en roulement. Ce régime de travail existe afin d’assurer une activité continue sur 24 heures à la chaîne.
Le bonus d’Industeel, c’est que l’usine se porte bien. Le site n’a jamais connu de grosses restructurations. L’entreprise produit des tôles laminées à chaud de grande qualité pour des marchés spéciaux et/ou stratégiques, ce qui représente des contrats de niche à haute valeur ajoutée. Le groupe indien a donc tout intérêt à conserver ce site de Charleroi et faire en sorte qu’il se porte bien. Industeel, c’est plus de 1000 emplois assurés.
Kamille n’a jamais eu trop de problèmes liés à sa condition féminine. Quelques remarques mais “jamais excessif, jamais de réflexions rabaissantes, sexistes”. Des “blagues limites”, tout de même. Un jour, la jeune femme refait son lacet et est donc pliée sur elle-même, les fesses en arrière. Son collègue dit alors (finement) “oh non, ne te penche pas comme ça devant moi, c’est trop dur”. Elle lui fait savoir qu’il est lourd, très lourd. “Je ne vais pas commencer à faire attention à la manière dont je renoue mes lacets quand même ?!” Il n’a plus jamais recommencé. Un autre lui parle de la taille de son organe sexuel gratuitement. Elle lui fait savoir qu’elle n’a ni besoin, ni envie d’obtenir ce genre d’informations.
Mais le peu de ses collègues féminines ont eu plus de fil à retordre. L’une d’entre elles notamment qui travaille dans un autre secteur : à l’aciérie. Lorsqu’elle est arrivée, certains durs à cuire ont refusé de la former, alors qu’ils en avaient la charge, sous prétexte que c’était une femme.
Politique d’intransigeance
La direction d’Industeel est vigilante au bien-être de ses ouvriers en général et particulièrement celui de ses ouvrières. Des réunions pour les quatre humaines de la chaîne sont organisées afin de faire le point. Voir comment elles se sentent. Savoir si elles ne manquent de rien, si tout a bien été pensé pour elles. Kamille n’a souvent rien à redire. Lors de la séance powerpoint avant l’embauche de femmes, les hommes qui étaient farouchement opposés “au tournant” qu’allait prendre l’entreprise ont été placés dans des équipes entièrement masculines. Kamille et ses collègues ne seront donc jamais amenées à travailler à leurs côtés. La direction est intransigeante vis-à-vis de tout débordement. Si une plainte d’une ouvrière arrive à leurs oreilles, ils prennent des mesures, et vite. Pour l’ancienne vendeuse aujourd’hui sur la chaîne, c’est parfois trop. “Une fois que ça touche aux femmes, je trouve même que c’est excessif en fait. Parce que parfois, ils ne prennent pas le pour et le contre directement.” Un ancien de la chaîne (plus de 40 ans d’ancienneté) s’est fait remonter les bretelles il y a peu. Kamille admet qu’il est “tactile mais pas déplacé”. Sa collègue ne l’a pas perçu de la même façon. Elle est allée se plaindre de lui à la direction et au syndicat. L’ouvrier a été immédiatement convoqué au bureau pour s’en expliquer. Dans le même temps, le chef direct de Kamille l’a appelée afin de savoir si elle avait déjà eu des soucis avec cet homme. “Non, jamais”.
Kamille alterne trois postes. Le four, le planage et la réparation. Elle travaille sur deux fours différents, le 7 et le 8. Au 7, sa cabine est très proche du four. Dès qu’elle ouvre la porte, “c’est ressenti 1200 degrés”. Ce poste-là, il arrange moins Kamille de décembre à mars : “le gros problème, c’est le chaud-froid. En hiver, c’est très très fatigant”.
Ce poste s’occupe de réaliser des traitements thermiques sur les tôles afin d’en vérifier la solidité. Le planage, comme son nom l’indique, permet d’aplatir les tôles et la réparation a pour mission de repérer et corriger les défauts qui seraient apparus sur les tôles presque finies.
Gratitude déplacée
Chez Industeel, les ouvrières ne bénéficient pas de la même reconnaissance que celle que reçoivent leurs collègues masculins. Elles en récoltent plus. Pour une tâche équivalente effectuée, le compagnon de travail de Kamille ne sera pas autant félicité qu’elle. Or, les deux font le même boulot. Est-ce parce que les tâches sont considérées comme plus éprouvantes physiquement pour les femmes ? Mais recevoir plus de félicitations, pour un même travail effectué, simplement parce qu’on représente un genre et pas un autre n’est-il pas synonyme de différence en soi ? Le traitement dont fait preuve la direction peut être qualifié de stratégie d’équité. Kamille, ce qu’elle veut, c’est que ce soit juste car, parfois, le fait qu’on la félicite est perçu comme une injustice chez ses collègues. Elle aimerait l’égalité pour s’éviter ces problèmes-là. La contradiction l’habite tout de même. Cela lui fait plaisir, la rempli de gratitude que d’être félicitée de la sorte par ses supérieurs.
LORSQU’ELLE EST ARRIVÉE, CERTAINS DURS À CUIRE ONT REFUSÉ DE LA FORMER, ALORS QU’ILS EN AVAIENT LA CHARGE, SOUS PRÉTEXTE QUE C’ÉTAIT UNE FEMME.
Tout le monde dans le même bateau
“Bruyant, salissant, lourd mais enrichissant quand-même”. C’est comme ça que l’habitante de Forchies-La-Marche définit son boulot. Elle aime le partage et la solidarité qui font partie du quotidien entre collègues. Ici, les personnes sont soudées. Chacun.e est dans le même bateau, cela alimente la camaraderie. Dès l’arrivée sur le site pour Kamille, c’est frappant : “Le matin, t’arrives, tu dis bonjour, bah rien qu’à ce moment-là, les gens sont vachement plus sincères, plus engagés.” Son train de vie n’est pas facile, c’est sûr, les 3 pauses, trouver du temps libre, prendre soin de ses proches, tout cela est compliqué. Mais la jeune femme est fière d’elle, de ce qu’elle fournit, d’être arrivée de nulle part et de se débrouiller. Certains travaillent sur la chaîne depuis plus de dix ans et ne travaillent pas aussi bien qu’elle. Cela lui donne confiance, elle qui se décrit comme être une personne qui doute énormément. Cela n’est pas donné à tout le monde, mais Kamille, elle y arrive. Industeel lui a offert autre chose encore, un ami. Il s’appelle Jordan, est ouvrier à la découpe, responsable de la ligne. Il est fan de plongée sous-marine aussi. Le jeune homme travaillait avant que les femmes ne soient introduites sur la chaîne. Une nuit où il bosse, Jordan se déplace vers le poste du four pour aller discuter avec un de ses copains qui l’occupait. Il pousse la porte de la cabine en pensant le trouver mais, surprise ! Ce n’est pas de lui dont il s’agit mais de Kamille, qui a repris son poste. Il entame la discussion avec elle, qui est encore relativement nouvelle. Ils s’entendent assez vite, se comprennent tout de suite, ont la même vision de la vie. Les deux jeunes gens sont “prêts à tout donner, mais hors de question de se faire marcher dessus”.
Le four 8 et sa cabine. Poste de travail que Kamille occupe le plus souvent.
Amitié sur la chaîne
Au fur et à mesure, leurs discussions deviennent quotidiennes. Jordan aide Kamille lorsqu’elle traverse une période assez difficile de sa vie. À l’inverse, le responsable de ligne a lui aussi eu droit à un évènement douloureux, et la jeune femme s’est révélée être un soutien pour lui à ce moment-là. Leur amitié s’est forgée dans cette usine, sur l’entraide, l’écoute et la bienveillance. Sur le téléphone de Jordan, Kamille a ses propres sonneries. Une pour chaque application. Et elles résonnent souvent. L’ouvrière n’hésite pas à solliciter son ami dès que cela est nécessaire. Les deux se racontent, chaque jour, comment se sont déroulées leurs dernières 24 heures. Que ce soit positif, ou négatif. Aucun.e ne sait ni quantifier, ni qualifier l’amitié qu’il et elle partage.
Kamille et Jordan sont devenu.e.s si rapidement inséparables que leur n+22 a, à un moment, posé une interdiction à leur égard concernant leurs pauses cafés. Il fallait désormais une troisième personne pour les accompagner prendre un caoua. Pas question de les croiser rien que tous les deux aux alentours de la machine. Ce qui étonne Jordan, c’est qu’il n’y a jamais eu d’interdiction similaire lorsqu’il s’agissait de deux collègues partageant l’attribut masculin. “Sous principe que tu demandes de ne pas faire de différence, tu crées de la différence”, se dit-il.
Tout l’enjeu pour Jordan est de rester impartial lorsqu’il s’agit de Kamille. Il est parfois face à un dilemme. Défendre son amie, parce que c’est son amie et qu’il la défendra toujours ou être le responsable de ligne exemplaire qui se doit d’être objectif. Il confie devoir prendre sur lui lorsqu’il se passe quelque chose concernant Kamille. De toute façon, ses collègues l’ont bien compris. Ils ne lui parlent même pas quand cela concerne la jeune femme. Ils savent qu’il peut s’énerver. Le fan de plongée prend parfois le rôle de faire comprendre à son amie qu’elle exagère, ce qu’elle n’aime généralement pas entendre. Les deux sont copains comme cochons. Durant une période, Jordan s’assurait chaque matin que Kamille était bien réveillée en faisant sonner son téléphone. Puis, c’était l’inverse, à Kamille de sortir son ami du lit. Jordan les connaissait bien ces sonneries.
Kamille a bien fait de se tromper de salle il y a presque trois ans. Elle se dit épanouie dans son travail. De la jeune fille timide, elle est passée à l’ouvrière fière d’elle qui parvient à recadrer les gros lourdeaux et à leur faire comprendre que sa place est ici, parmi eux. Elle regarde Jordan, “Tu vois, tout était écrit mon pote”.