Fact-checking : la Belgique a-t-elle détruit des millions de masques pour accueillir des migrants?

Le site Medias-Presse Info affirmait début avril que le gouvernement belge aurait détruit des millions de masques pour faire de la place aux migrants. Si ces deux faits ont bien eu lieu, ils ne sont pourtant pas liés.

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Le site Medias-Presse Info affirmait début avril que le gouvernement belge aurait détruit des millions de masques pour faire de la place aux migrants. Si ces deux faits ont bien eu lieu, ils ne sont pourtant pas liés.

Dans un article daté du 5 avril, signalé à Journalistes Solidaires, Medias-Presse Info publiait une enquête avec le titre suivant : « La Belgique avait détruit des millions de masques de protection pour faire de la place pour les “réfugiés” ». L’article a été repris à maintes reprises par la suite. Le média, qui relaye fréquemment des idées de l’extrême droite et est souvent friand de fake news, donne la parole à Marc Caekebeke, adjudant à la retraite. Celui-ci indique alors que « des millions de masques » ont été détruits afin de loger des demandeurs d’asile. « En 2015, le gouvernement a décidé que la Croix-Rouge utiliserait certains bâtiments militaires pour accueillir des réfugiés. Il fallait faire de la place », cite le média.

En effet, le 14 septembre 2015, la Croix-Rouge de Belgique a bel et bien investi les lieux pour accueillir des réfugiés, indique leur rapport d’activités de cette année-là. À la suite de cette ouverture, une centaine de personnes s’y sont installées le 18 septembre« Quand la Croix-Rouge est arrivée, l’entrepôt était vide et avait bien été mis à disposition par l’État au préalable », confirme le service presse de la Croix-Rouge. Effectivement, le centre militaire de Belgrade faisait bien partie, à ce moment-là, des neuf centres d’hébergement mis à disposition par l’État en 2015.

Mais qu’en est-il de la destruction des masques ? Pour comprendre, nous avons retracé la chronologie du problème avec Marc Caekebeke, qui, rappelons-le, était l’adjudant chargé de la gestion des stocks de matériel de santé à la caserne de Belgrade.

Des masques en prévision d’autres épidémies

Tout commence en 2006 lorsque l’État belge décide de constituer un stock stratégique de masques FFP2 et chirurgicaux pour pallier les risques que présentait une éventuelle pandémie. Ce sont alors plus de 40 millions de masques chirurgicaux et 23 millions de masques FFP1 et FFP2 qui sont commandés, selon Mark Caekebeke.

À partir de cette date, les premières fournitures sont livrées dans les différentes casernes, à la demande du gouvernement. « Cela a pris un peu de temps à arriver mais, entre 2006 et 2008, on a eu environ 60 millions de masques dans les stocks, à la caserne de Belgrade. Il s’agissait alors de stocks stratégiques pour la grippe aviaire », précise l’ancien adjudant.

En 2009, la grippe aviaire est aux portes de l’Europe et Mark Caekebeke est alors chargé de réunir tous les masques pour les envoyer dans les différentes provinces belges. Or, quelques mois plus tard, les masques reviennent à la caserne. Ils sont inutilisés, mais considérés comme non utilisables par les médecins. Dès lors, les stocks se répartissent dans différents hangars.

Pour comprendre, le hangar G4 servait de réserve pour une grande partie des FFP2/FFP1. Le reste se trouvait dans le hangar G3 avec les masques chirurgicaux. Dans le hangar G5 étaient stockés uniquement les masques qui étaient revenus des autres provinces après la grippe aviaire.

L’élément perturbateur survient en 2012, lorsque Mark Caekebeke signale une fuite dans la canalisation de chauffage qui alimentait le G3 et le G4. À cette époque-là, la Défense est déjà en procédure de vente pour ces quartiers de Belgrade, et ne veut pas engager de réparation. En tant que gestionnaire de quartier, Mark Caekebeke interpelle le SPF afin de les alerter du problème. En 2013, une expertise médicale souligne les mauvaises conditions de stockage, mais le SPF prolonge quand même la location des hangars jusqu’en 2015.

« Le ministère de la Santé a décidé de conserver les masques même s’il n’y avait plus de chauffage dans les deux hangars. Pour eux, il était bien stipulé que le taux d’humidité était inférieur à 75 % », rappelle Mark Caekebeke.

Conditions de stockages des masques
Conditions de stockages des masques

En 2015, le quartier étant en pré-vente, les premiers militaires quittent la caserne, surtout au nord du quartier. Certains hangars, désormais laissés à l’abandon, sont octroyés par la Défense au service de la Croix Rouge, « sans toucher aux stocks initiaux du SPF Santé publique », souligne l’adjudant retraité.

Mais sans corrélation avec la destruction des masques du G3 et du G4 qui a commencé à partir de 2015, et qui s’est poursuivi jusqu’en 2017. « À partir de fin 2017, il ne restait plus au quartier de Belgrade que 22 millions de masques chirurgicaux qui n’avaient pas été touchés ou n’avaient pas été distribués dans les hôpitaux ou dans les provinces », conclut Mark Caekebeke.

Pas de distinction dans la destruction

Le Ministère de la Défense nous le confirme : « Les masques ont bien été détruits sur demande et par le SPF Santé publique jusqu’en 2018. »

Fin 2018, il ne reste plus rien des stocks stratégiques, qui comprenaient au départ 60 millions de masques. Le problème, c’est qu’une réserve qui n’avait pas été touchée par les problèmes de canalisation en 2012 a été néanmoins détruite au même titre que les autres. Aussi, au moment de la grippe aviaire, le SPF Santé publique n’a pas véritablement mis à jour le nombre de masques sortis et revenus à Belgrade. « Pour éviter le comptage, la totalité des masques sortis de la caserne a été considérée comme consommée. Des masques jamais sortis et toujours bien stockés ont quand même été détruits jusqu’en 2018 », regrette l’adjudant Mark Caekebeke.

Le ministère belge de la Santé, que nous avons contacté, fait savoir que tous les documents pour répondre à cette question précise ne sont, pour le moment, pas en sa possession.

Les dates vous paraissent encore floues dans cette enquête ? Aucun problème, on vous résume tout dans cette infographie :

Infographie de la chronologie des masques détruits à Belgrade
Infographie de la chronologie des masques détruits à Belgrade

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