Des milliers d’enfants sont encore enrôlés dans les conflits armés à travers le monde
Photos réalisées par l’association WAPA
En ce 12 février, la Journée internationale des enfants soldats, rappelle au monde une réalité brutale : des milliers d’enfants sont encore enrôlés et utilisés dans les conflits armés. Pour cette occasion, l’association WAPA (War-Affected People’s Association) a organisé le WAPA University Tour 2026, afin de sensibiliser la jeune génération sur cette problématique. Junior Nzita Nsuami y livre son témoignage.
“Je me trouvais au bon endroit, mais au mauvais moment. Le bon endroit, c’était à l’école.” Aujourd’hui, c’est à l’université que Junior Nzita Nsuami s’exprime. Cet ancien enfant-soldat congolais, aujourd’hui âgé de 42 ans, participe à la tournée de l’ONG WAPA dans les universités belges pour sensibiliser au sort de milliers d’enfants enrôlés dans les conflits armés.
En 1996, il a 12 ans quand des soldats de l’Alliance des Forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL) débarquent dans son école de Goma, dans le Nord-Kivu. Cette mouvement rebelle tue les professeurs et enlève les enfants, avant de traverser le pays jusqu’à Kinshasa pour renverser le régime de Mobutu. Derrière cet épisode marquant de l’histoire, ce sont de nombreuses vies d’enfant, comme celle de Junior, qui ont été brisées.
Par centaines de milliers
Mais qui sont les enfants-soldats ? Ce sont des centaines de milliers de filles et de garçons, âgés de moins de 18 ans, associés à une force ou à un groupe armé. Chaque enfant soldat n’a pas toujours les mêmes rôles. Certains sont combattants, d’autres cuisiniers, porteurs, messagers et bien d’autres. Les filles s’occupent souvent de la cuisine, mais elles sont aussi utilisées pour satisfaire les besoins sexuels des chefs. Ces enfants se trouvent dans une quinzaine de pays à travers le monde, en République démocratique du Congo (RDC), en Colombie, ou même en Irak. Ils sont souvent recrutés de force.
En RDC, à l’époque de Junior, l’endoctrinement est au centre de la formation. Les enfants n’ont pas d’autre choix que de se considérer comme des adultes et des « héros » dès leur capture. Les injustices imputées au régime de Mobutu et à son armée sont mises en avant par les recruteurs pour construire un discours de légitimation de la lutte armée et renforcer l’adhésion idéologique des enfants. Les jeunes recrues sont souvent forcées de commettre des violences contre leur propre communauté, les transformant aux yeux de la société en bourreaux plutôt qu’en victimes. Si l’un deux tente de fuir, un autre ont l’obligation de l’abattre. “C’est pour ça que j’ai perdu la plupart de mes amis qui voulaient s’évader”, témoigne Junior.
« Je me trouvais au bon endroit, mais au mauvais moment »
Ce contexte brise l’humanité de ces enfants, qui perdent leurs repères et se pensent tout-puissants. “Ça m’arrivait d’aller jouer avec des enfants qui n’étaient pas des soldats comme moi. Et souvent, à la moindre dispute, je prenais mon arme pour tirer.”
Cela fait 6 mois que Junior est enrôlé lorsque Mobutu est défait. Après avoir parcouru plus de 3 000 kilomètres à pied, le régiment arrive à Kinshasa juste à temps pour la victoire du groupe armé. “Et malheureusement, la population chantait pour nous, moi, je disais qu’ils chantaient pour leur propre malheur. Pourquoi ? Parce qu’en tant qu’enfants soldats, on se considérait comme des demi-dieux. On tirait facilement sur la même population qui chantait pour nous.”
Des combattants facilement manipulables
Pourquoi enrôler des enfants pour le combat ? Différents facteurs sont à prendre en compte. Économiquement, la guerre coûte extrêmement cher et les enfants ne savent pas comment réclamer leur solde, ainsi, la plupart ne le font pas. De plus, “Vous pouvez les manipuler facilement. Et pendant la guerre, les enfants soldats sont toujours mis en première ligne des fronts. Ça permet de détecter les ennemis. Mais aussi, ça permet de protéger les adultes qui sont derrière.”
Les séquelles psychologiques sont incommensurables. Il faut une volonté de fer pour réapprendre à vivre dans une société qui vous rejette sans utiliser la seule chose qu’on vous a apprise, la violence. C’est pourquoi, certains de ces enfants devenus adultes, sans suivi psychologique et sans famille restent dans l’armée ou cherchent vengeance.
Des réparations difficiles
Le recrutement et l’utilisation d’enfants soldats sont strictement encadrés par le droit international. Un protocole à la Convention relative aux droits de l’enfant, concernant l’implication d’enfants dans les conflits armés est en vigueur depuis 2002. Aujourd’hui, 173 Etats l’ont ratifié et désormais, l’enrôlement d’enfants est considéré comme un crime de guerre. La Cour pénale internationale (CPI) a déjà condamné des chefs de guerre, comme Thomas Lubanga, exclusivement pour le recrutement d’enfants.
Pour les réparations des victimes, des fonds d’indemnisation existent. Cependant, la durée des procès peut s’étendre jusqu’à plusieurs années, ce qui crée une lente mise en œuvre de ces indemnisations. Par exemple, les victimes de Thomas Lubanga ont dû attendre près de dix ans après sa condamnation pour voir les premières mesures de réparation.
Un combat solidaire
La réalité des enfants-soldats n’est pas seulement celle de la RDC. On estime qu’il y a 300.000 enfants soldats répartis dans le monde, même si le nombre exact est impossible à définir. En Colombie, de nombreux enfants sont également enrôlés. Les adolescents y jouent le rôle de narcotrafiquants et sont recrutés à travers les réseaux sociaux.
Pour WAPA, les enfants-soldats sont une priorité. Cette association lutte contre le recrutement et l’utilisation d’enfants dans les conflits armés et pour leur réintégration au sein de communautés renforcées. Le WAPA University Tour s’inscrit dans une démarche de sensibilisation des 20-25 ans. “Il faut vraiment investir dans la sensibilisation près de la jeunesse parce que vous êtes les décideurs de demain”, affirme Lara, responsable événementielle et sensibilisation au sein de WAPA. “Junior est encore dans la guerre, car il y a encore des enfants soldats”.
Aujourd’hui, Junior mène un combat qu’il mène un combat pour sortir les enfants des confits, à travers l’ONG Paix pour l’enfance, qu’il a créé en 2011 avec l’aide de certains de ses camarades. Depuis 2013, il est aussi ambassadeur à l’ONU pour représenter cette cause, car l’action politique est à ses yeux la seule façon de changer les choses. “Honnêtement, j’avais perdu ma famille, j’avais perdu mon enfance, mais la seule chose que je n’avais pas perdu, c’est l’espoir. Je m’accrochais à ça.” Voilà ce que Junior veut être pour ces enfants: un espoir.