"En Belgique, on organise la capacité de vivre en rue au lieu de résoudre le sans-abrisme"

Selon Christine Mahy, secrétaire générale du réseau wallon de lutte contre la pauvreté, l’Etat permet aux plus faibles de survivre dans la rue. Mais est-ce suffisant ? Si les palliatifs tels que l'aide alimentaire sont essentiels, elle estime qu'il faut s’engager dans la recherche d'une solution pour éradiquer la pauvreté.

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Distribution d'aide alimentaire au DK, Saint-Gilles - Photo : Noé Zimmer (CC BY NC ND)

Selon Christine Mahy, secrétaire générale du réseau wallon de lutte contre la pauvreté, l’Etat permet aux plus faibles de survivre dans la rue. Mais est-ce suffisant ? Si les palliatifs tels que l’aide alimentaire sont essentiels, elle estime qu’il faut s’engager dans la recherche d’une solution pour éradiquer la pauvreté.

Distribution d’aide alimentaire au DK, Saint-Gilles – Photo : Noé Zimmer (CC BY NC ND)

La crise du Covid-19 et le confinement ont fait exploser la demande d’aide alimentaire en Belgique, qui est passée de 5% à 30% de la population, et cela continue d’augmenter. Secrétaire générale du réseau wallon de lutte contre la pauvreté, Christine Mahy revient pour Mammouth sur cette aide alimentaire cruciale, mais qui pose aussi question sur la manière de lutter contre la pauvreté.

Interview via Teams avec Christine Mahy
Interview “covid-friendly” avec Christine Mahy – Photo : Noé Zimmer (CC BY NC ND)

Avec le confinement, l’aide alimentaire a explosée en Belgique. Comment expliquez-vous cela ?

La crise sanitaire et le confinement ont aggravé et visibilisé ce qui existait déjà. La situation était tellement précaire et fragile pour beaucoup de monde, qu’il a suffi d’une crise pour que les gens ne sachent plus subvenir à leurs besoins essentiels. Par exemple, il y avait un grand nombre de travailleurs précaires, avec des jobs en intérim, qui n’ont pas pu bénéficier du chômage temporaire. Cela montre un problème relatif à la stabilité du travail en Belgique. La crise est réellement arrivée sur un terreau d’inégalités fort ancrées. En 2019, 20% des Belges étaient en risque de pauvreté ou d’exclusion sociale. Avec une grosse différence entre Bruxelles (38%), la Wallonie (25%) et la Flandre (13%). Bruxelles est malheureusement une des régions avec le plus haut taux de précarité d’Europe…

Comment est mise en place cette aide alimentaire en Belgique ?

Depuis des années, on est en train d’organiser de façon structurelle une aide alimentaire et d’accès aux produits de base, parallèle aux commerces et magasins où se rendent les personnes qui ont les moyens financiers de subvenir à leurs besoins, en toute autonomie et liberté. Ce circuit parallèle, c’est la base associative qui l’a créée au fur et à mesure avec des organisations comme « Les restos du cœur », les épiceries sociales, la Croix-Rouge et aussi les initiatives citoyennes locales, de quartier, comme par exemple les brigades de solidarité populaire. Mais l’Etat supporte et aide à structurer cette aide alimentaire. Ce qui pose problème quant à la politique d’éradication de la pauvreté en Belgique.

Quels problèmes pose cette aide alimentaire ?

L’aide alimentaire n’est pas un moyen de lutter contre la pauvreté, mais une organisation de la capacité de vivre en rue. En organisant des abris de jour et de nuit, des distributions de nourriture et de biens de premières nécessité, des plans grand-froid en hiver, etc., l’Etat et les associations permettent à des personnes de survivre dans la rue. Et attention, je ne dis pas non plus que l’Etat fait assez dans ce domaine-là ! Mais pour le peu qu’il fait, l’Etat a tendance à soutenir les palliatifs au lieu de s’engager clairement dans la solution.

De plus, avec cette aide alimentaire qui s’est au fur et à mesure construite en circuit, les gens veulent défendre ce qu’ils ont construit et l’idéologie qu’il y a derrière. Comme une valeur solidaire, et s’en est une, je ne retire pas ça. Mais pour moi, la vraie valeur solidaire, c’est d’arriver à réinjecter cet esprit dans des vraies politiques publiques d’éradication de la pauvreté, comme par exemple la sécurité sociale. Réintégrer dans l’Etat ces impulsions fortes du terrain et de la base. Surtout que ces initiatives n’ont pas ce côté universel qu’a la sécurité sociale. Elles existent où elles sont, mais elles ne sont pas partout. Elles sont seulement là où il y a des gens qui ont les moyens et le temps d’aider.

Mais cette aide est pourtant vitale et nécessaire pour les gens qui vivent dans la rue ?

Oui, je ne dis pas le contraire. C’est tout à fait important car il faut bien que les gens mangent tous les jours, et aient accès à des biens de première nécessité. Sa visibilité est compréhensible aussi car on est touché par ces personnes qui vivent dehors, et on veut les aider. Mais là où c’est problématique, c’est quand cela permet à l’Etat de ne pas faire plus. À partir du moment où les états et les gouvernements se mettent à soutenir ce type de dynamique, ils peuvent dire qu’ils luttent contre la pauvreté, mais sans décider de mettre les moyens et l’énergie dans l’éradication du sans-abrisme.

Alors selon vous, que devrait faire le gouvernement pour s’attaquer efficacement au problème de la pauvreté en Belgique ?

Les différents gouvernements de notre pays devraient organiser et évaluer toutes les politiques publiques via le prisme de la réduction des inégalités. C’est-à-dire qu’à chaque fois qu’on met en place une politique publique, il faut se demander à qui elle profite. Est-ce qu’elle est au bénéfice de tous ? De ceux qui ont déjà beaucoup ? Ou de ceux qui ont moins pour essayer de rééquilibrer ? Il faut travailler structurellement, à la base, dans les domaines du logement, de la fiscalité, du travail, du revenu… Dans ce cas-là, on partagerait les richesses, les outils, les compétences. On pourrait alors à arriver à ne plus avoir des gens dans la rue, à ne plus devoir donner de l’aide alimentaire.

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