Entre entretien des tombes, exhumations réglementées et soutien discret aux endeuillés, un métier essentiel mais invisible.
Photos réalisées par Jade Regau
A Remicourt, un seul fossoyeur s’occupe des six cimetières environnants. Derrière ce métier que Larousse résume à « creuser les fosses pour enterrer les morts » se cache pourtant un quotidien bien plus vaste, où l’administratif pèse autant que la pelle.

En ce matin pluvieux, la journée commence par une tournée des différents cimetières. Samuel Bairin, fossoyeur de la commune et son bras droit Laurent assurent l’entretien de tous les sites. Depuis l’interdiction de certains herbicides, les herbes autour des tombes doivent être éliminées de manière manuelle, une tâche minutieuse et quotidienne. Samuel et Laurent ont une grande machine qui permet de travailler plus rapidement mais comme il pleut, ils sont bien obligés d’utiliser des bombonnes de gaz. Ils retirent également les fleurs fanées et les herbes envahissantes sur certaines tombes pour maintenir la propreté, même si, en principe, cet entretien revient aux familles. Dans le cimetière, l’insalubrité et le vandalisme se font malheureusement remarquer, ce qui exige une vigilance constante. Au milieu de ce décor parfois malmené, certains continuent de venir, jour après jour comme ce vieux monsieur qui vient visiter la tombe de sa femme tous les jours à deux reprises.





Entre deux cimetières, Samuel récupère une plaque de colombarium pour l’amener au funérarium afin de la graver. Par la même occasion, il parle à son patron de la cérémonie du lendemain. Il s’agit de la crémation de l’épouse d’un collègue communal, et il faut organiser le port du cercueil. Normalement, c’est le travail des pompes funèbres mais Samuel aide également à cette tâche. De plus, son collègue tient à cœur le fait que ce soient bien ces collègues communaux qui portent le cercueil vers la sortie de l’église. Comme tout fossoyeur, il a suivi la formation obligatoire sur la gestion des patrimoines funéraires. D’autres formations, comme celle permettant de réaliser des exhumations, restent facultatives. Un fossoyeur peut donc choisir de ne jamais y participer.


Les exhumations : une mission sensible et réglementée
Après une courte pause-café au dépôt, la tournée se poursuit. Dans l’un des cimetières, un ossuaire est dissimulé sous une trappe recouverte de copeaux de bois. « Depuis que j’ai découvert ce qu’était un ossuaire, je préfère me faire incinérer. Je ne veux pas me faire chatouiller les pieds par des inconnus » dit-il. Les ossuaires sont d’anciens caveaux aménagés pour y disposer les restes humains issus d’exhumations. Celles-ci se déroulent durant la période sanitaire, du 15 novembre au 15 mars, quand la fréquentation est moins dense et les odeurs moins perceptibles. Les fossoyeurs disposent les corps sur une bâche, et les glissent dans l’ossuaire. Aucun corps ne quitte jamais le cimetière. Les exhumations se déroulent lorsque la concession arrive à son terme, que la famille ne la renouvelle pas et ne répond pas aux avis affichés durant deux Toussaint. La concession redevient alors propriété communale et, en cas de manque de place, la commune peut procéder à l’exhumation. Les monuments exhumés sont photographiés et parfois revendus en occasion : un nouveau caveau de neuf places coûte 3000 euros, contre 300 euros en seconde main. Certaines tombes, celles des personnalités locales, sont toutefois préservées comme sépultures d’importance historique.



La tournée révèle aussi les retards ou oublis d’autres intervenants. Samuel remarque par exemple qu’un caveau ouvert pour une cérémonie la veille n’a toujours pas été refermé par le marbrier et s’empresse de le contacter. Dans les allées, les tombes abandonnées témoignent d’un manque d’entretien prolongé. Là aussi, après deux Toussaint sans réaction malgré l’affichage, la concession peut revenir à la commune et être exhumée en cas de besoin.

Les cimetières version Excel
Le mercredi, la pause de midi rassemble les collègues autour des frites au dépôt. Après cela, vient l’une des dimensions les moins visibles du métier : l’administratif. À côté du dépôt, Samuel travaille dans un petit bureau, où sont regroupés les plans détaillés des cimetières, ses diplômes de formation, l’armoire contenant l’équipement pour les exhumations, et, sur son ordinateur, le programme Saphir, qui centralise toutes les données funéraires. Emplacement précis, état des tombes, profondeur, places restantes : tout est répertorié avec rigueur. Ces informations permettent d’anticiper les besoins et d’éviter toute erreur lors des cérémonies. « L’ancien fossoyeur ne faisait pas bien son job, j’ai donc du tout réorganiser », dit-il. Les fiches complètes sont transmises une fois par mois à la commune. C’est également dans ce bureau qu’il grave les plaques à mettre devant les espaces de dispersion. Il s’occupe justement de graver la plaque pour la cérémonie de demain, mais s’y prend à plusieurs fois car elle glisse dans la machine.






Soutenir sans s’imposer
Le jour suivant débute à l’église à 11h. Habillé d’un costume noir, Samuel accompagne les pompes funèbres pour porter le cercueil jusqu’au véhicule qui le mènera à l’incinération. Derrière cette tâche physique et solennelle se joue une autre facette du métier : l’accompagnement discret des familles, entre distance professionnelle et émotions. Le fossoyeur est témoin des larmes et des silences, mais doit, une fois la messe terminée, reprendre immédiatement son rôle technique, sans laisser transparaître l’impact de la scène. A une reprise, Samuel se rappelle avoir été emporté par l’émotion, lors d’une cérémonie où une vieille dame criait « tu m’as abandonné » devant la tombe de son défunt mari.



Pendant que la famille se dirige vers le crématorium, Samuel prépare l’espace de dispersion : installation du pupitre pour accueillir l’urne et pose de la plaque de la défunte. La suite de la journée alterne entre dossiers administratifs, mise en ordre, et nouvelles tournées dans certains cimetières. En fin d’après-midi, il disperse les cendres de la défunte dans l’espace prévu à cet effet, juste à côté de l’église du matin.



Bien plus qu’un creuseur de fosses
Ces différentes facettes montrent que le métier de fossoyeur n’a finalement que très peu à voir avec la simple définition qui le réduit à « creuser des fosses ». Être fossoyeur, c’est accompagner les vivants autant que les morts, gérer des plans, organiser des cérémonies, assurer l’entretien de lieux chargés d’histoire et veiller au respect des défunts. Inhumer un corps n’est qu’une infime portion de ce que représente réellement ce métier : un travail dans l’ombre, polyvalent et profondément humain.


