Une déambulation à travers la communauté hispanique de Bruxelles
© Anna Guay
Parlé par près de 15 % des Bruxellois, l’espagnol arrive en quatrième position au classement des langues les plus actives de la capitale. De la place Jourdan aux institutions européennes, en passant par les Marolles et Ixelles, les hispanophones s’organisent pour faire perdurer leur culture. La littérature, emportée dans les bagages de l’immigration, permet-elle de soigner la morriña (nostalgie de ses racines) des hispaniques devenus Bruxellois ?
Un jeudi soir, 17 heures. La foule sort du travail, s’engouffre dans le tramway pour rentrer à la maison. Derrière les baies vitrées couvertes de bandes dessinées d’un immeuble avenue Louise, c’est l’effervescence. Les rangées de chaises sont installées, le pupitre est dressé, les drapeaux espagnol et bolivien trônent au fond de l’estrade, les participants arrivent au compte-gouttes. Ici, on fait deux bises. On connaît tout le monde et on parle espagnol. Mais surtout on aime la littérature.
Au programme ce jeudi soir à l’Instituto Cervantes, un récital de poésie par Diego Valverde, poète péruvo-espagnol. Avec ses lunettes rectangulaires marron assorties à ses chaussures vernies, il alterne anecdotes et lecture de poèmes. Il captive l’audience par ses gestes, ses intonations pour incarner ses propos et par ses blagues aussi. Sans comprendre un traître mot, on a envie de l’écouter parler des heures. Une douce mélodie à l’oreille. Malgré la barrière de la langue, quelques expressions sont attrapées au vol : un poème sur Carmen, un débat sur escondite (cachette) rejeté par les Boliviens au profit d’un autre terme (qui, celui-là, échappe aux oreilles francophones). L’enfance bruxelloise d’Alvaro Mutis (poète colombien), un poeta es como un médico. Un poète est comme un médecin. La vingtaine de spectateurs acquiesce. Ici, on aime la littérature parce qu’elle nous fait du bien. Un pansement sur les maux du cœur de nombreux hispanophones, habitants d’une ville multilingue où l’espagnol échoue au pied du podium. Parlée par 14,5 % des Bruxellois, l’espagnol ne fait pas le poids face au français, au néerlandais et à l’anglais. Alors, qu’ils soient venus d’Espagne, d’Argentine, qui regorge de romanciers à succès ou encore du Chili, terre des poètes, les hispanophones s’organisent pour vaincre la mélancolie des origines dans lesquelles la littérature est omniprésente.
Dans l’atelier exigu de Katia Garcia, les livres et les collages s’entassent sur le bureau. Un pas de côté et des conserves en inox dégringolent. « Je n’ai pas perdu mon accent et dans mon entourage proche, je parlais tout le temps espagnol. Le français, c’était plutôt une langue professionnelle, des études, mais pas affective. Je ne le sens pas, ça ne sort pas. » Katia est poète à ses heures perdues. Elle a publié plusieurs recueils de poésie au Chili, son pays d’origine, mais ne s’est jamais essayée à l’écriture en français. Ça ne sort pas.
Le français, c’était plutôt une langue professionnelle, des études, mais pas affective.
Katia Garcia
À son arrivée en 1989, dans la vingtaine, elle continue des études de littérature française en analyse et scénario de télévision et cinéma. Très vite, elle est engagée pour graver des CD-ROM puis créer les tout premiers sites internet. « C’était très basique, mais à l’époque, c’était merveilleux ». Près de vingt ans sur l’ordinateur, cela fatigue. Alors elle a de nouveau bifurqué, comme elle aime le dire. Animatrice en éducation permanente féministe. Pour Vie Féminine, elle organise maintenant des ateliers créatifs et numériques, de lecture et d’écriture aussi. Elle en revient toujours à la littérature, Katia.
Réfugiée politique, elle fuit la dictature chilienne et atterrit à Bruxelles. Dès le début, elle compte rentrer au pays, c’est sans compter sur son second mari, Chilien, rencontré en Belgique en 1994. Lui est prisonnier politique, condamné à 25 ans d’exil par la toute nouvelle démocratie chilienne. Retourner vers ses origines sans lui, impensable pour Katia. Alors, elle fait venir le Chili à Bruxelles : en ligne, elle participe à des cercles littéraires, elle entretient également une relation épistolaire avec son amie et poète chilienne Lila Calderón. Un fil invisible qui la relie au passé comme au futur, bien qu’incertain. « Je viens d’une dictature, je connais tout ce qui est en train de passer, je sens que ce n’est pas bon, parce qu’il y a plein de choses qu’on fait en dictature, qu’ils sont en train de faire maintenant. Dans des moments comme ça, le plus important, c’est de créer et de maintenir les liens. Et déjà, ça suffit. Le fait de se faire connaître de sa communauté, s’il y a quelque chose qui arrive, tu peux aider, te faire aider et tu peux aussi tenir. Et je pense que la littérature, la créativité créent du lien. En ce moment avec ce qu’on vit, c’est déjà beaucoup. »

À Bruxelles, les récits se mêlent mais ne se ressemblent pas. Les débuts de l’immigration hispanique sont favorisés par la signature d’un accord bilatéral entre l’Espagne et la Belgique en 1956. Il organise l’arrivée de main-d’œuvre espagnole pour faire tourner les charbonnages belges et facilite les flux de migration depuis l’Espagne vers la Belgique. Cet accord sera suivi par d’autres célèbres conventions bilatérales avec la Grèce, le Maroc ou encore la Turquie.
Le père de Roberto a profité de ces « Golden Sixties » pour quitter l’Espagne et améliorer sa situation économique à Bruxelles. Il s’installe à Saint-Gilles, entouré de compatriotes (près d’un tiers des habitants des Marolles est alors espagnol). Roberto a six ans, il entend son père démissionner le matin et se faire embaucher ailleurs l’après-midi. Lui grandit entre deux cultures. Tandis que sa sœur, puis ses parents retournent au pays, lui choisit de rester. Sa vie est ici. Depuis 1994, pour ne pas trop s’éloigner de sa culture de cœur, il travaille dans la librairie hispanique de référence à Bruxelles : Punto y Coma. Chaque jour, des dizaines d’hispanophones viennent y trouver refuge à deux pas de la Commission. La nostalgie du pays y est guérie par l’odeur des livres. Sur fond d’opéra, les lieux sont propices à toutes les trouvailles (même la traduction espagnole du livre de Nicolas Sarkozy). En cas de doute, Roberto conseille, donne son avis mais ne veut pas trop se mouiller. « Le protagoniste ce n’est pas moi, ce sont les livres. » Il s’évertue sans cesse à différencier la librairie d’un centre culturel. Malgré un rayon de denrées alimentaires typiquement hispaniques, le magasin est dénué de siège où commencer sa lecture, une tasse de thé à la main. Roberto renvoie alors les hispanophiles vers MetaProsa, place Jourdan, un lieu de rencontre et d’échange culturel qui comble ce vide.

L’ASBL, créée en 2022, propose à la fois des clubs de lecture, d’écriture, des conférences, des cours de salsa, une librairie de seconde main et un salon de thé. Cela en fait du boulot pour Marta Garayoa, l’une des trois fondatrices, accompagnée par une armada de bénévoles. Mais le jeu en vaut la chandelle, car selon elle, lire dans sa langue maternelle permet de se sentir plus proche du pays d’origine. Discuter des lectures, un verre de vin à la main, apparaît alors comme une solution miracle au mal du pays. « Je pense que la littérature est un outil dont on peut profiter deux fois : d’abord en la lisant, comme un acte personnel et privé, puis en partageant cette lecture, en discutant de ce qu’on a lu, ou en recommandant un livre à quelqu’un en fonction de ce qu’on sait de cette personne. Il y a quelque chose de profondément personnel dans le fait d’offrir un livre à quelqu’un car, si cela est fait avec sincérité, on n’offre pas simplement un objet, mais on partage une partie de soi-même. Il y a un plaisir à partager et à discuter, et un bon livre est l’outil parfait pour cela, car il met sur la table des débats auxquels il ne serait peut-être pas facile d’accéder autrement. »
Il y a quelque chose de profondément personnel dans le fait d’offrir un livre à quelqu’un car, si cela est fait avec sincérité, on n’offre pas simplement un objet, mais on partage une partie de soi-même.
Marta Garayoa
Et l’enfance alors ? Pas n’importe laquelle, une enfance ballottée entre deux pays. Une enfance pendant laquelle les nationalités forment un dialogue de sourds entre les générations. Les cultures se comparent, s’entrechoquent, et parfois s’annulent. Voilà ce à quoi sont soumis les « enfants de troisième culture ». Marta estime primordial qu’ils renouent avec la langue d’un ou de leurs parent(s), lorsqu’ils parlent majoritairement français à l’école. « D’un côté, il y a la culture des parents ou celle de la « maison », de l’autre celle du pays où ils vivent, et enfin ce sentiment d’apatridie, parfois de non-appartenance. Je pense que la littérature, surtout dès le plus jeune âge, peut aider à ancrer ce sentiment d’appartenance culturelle. »
A l’Instituto Cervantes, on l’a bien compris. 32 000 ouvrages sont accessibles dans la bibliothèque. Tous renvoient à la culture espagnole ou hispano-américaine (auteurs ou contenus), pour fournir les racines nécessaires à l’épanouissement de tous. Cependant, même si l’appellation est identique, toutes les bibliothèques ne sont pas utilisées de la même façon. Ici, certains essaient de se sentir plus proches de chez eux. Mais tous, selon Silvia Montero, la responsable des rayonnages, profitent beaucoup moins de l’espace disponible qu’en Espagne. La catalane, arrivée à Bruxelles six ans auparavant, explique que là-bas, les bibliothèques sont remplies, les gens étudient, lisent, travaillent. Avec ses grands yeux brillants, elle précise en souriant : « cette bibliothèque, c’est une bibliothèque espagnole, mais utilisée à la belge : la personne arrive, prend et part. » Le temps de reprendre son souffle un instant, dans cet endroit réconfortant où tout est compris, avant de ravaler l’espagnol jusqu’à la prochaine visite.
Cette bibliothèque, c’est une bibliothèque espagnole, mais utilisée à la belge : la personne arrive, prend et part.
Silvia Montero
Ce soir, Silvia s’affaire. Uno, dos, tres, cuatro… Chaussures de randonnée au pied, elle compte les chaises et les place en arc de cercle. Les participants du club de lecture mensuel vont bientôt arriver. Ángel Hernando, le modérateur, met en ordre ses notes. Autour du thème de l’amitié, ils ont choisi le livre du soir ensemble. Ce sera Los nuevos de Pedro Mairal, un romancier argentin. Ángel peste gentiment : « le problème, c’est que parfois je n’ai pas beaucoup de temps pour lire des choses que j’aimerais lire, qui ne sont pas les livres obligatoires sur lesquelles je travaille. »
Dehors, des courageux courent. La nuit tombe, les lampadaires s’allument. Un à un, les habitués s’installent, posent l’ouvrage sur leurs genoux (bien entendu acheté à Punto y Coma) et discutent avec leurs voisins. Peu après 19 heures, Ángel ouvre les débats. Vuestras lecturas de la novela. Hésitation générale, murmures. Puis, quelqu’un se lance et très vite, les accents se mélangent. On se coupe la parole, perdona. On rit, beaucoup. Deux heures durant, un match de ping-pong d’opinions et de remarques se joue au rez-de-chaussée de l’Instituto Cervantes. Les arguments ricochent trop vite pour être captés par des oreilles qui regrettent d’avoir pris LV2 allemand. Heureusement, les regards, les hochements de tête suffisent pour comprendre combien la lecture habite les participants. Ils sont venus discuter, mettre leurs points de vue en perspective et surtout partager ensemble cette culture hispanique qui les relie. Vaincre la morriña, ensemble. Ici, on aime la littérature et on la partage.



