Immersion auprès des sans-abris accompagnés de leur chien, oubliés de la rue
Photos: Marine Beauduin
En Belgique, les infrastructures qui acceptent les sans-abris accompagnés de leur chien sont quasiment inexistantes. Pour des centaines de personnes, c’est le toit ou l’animal. Jamais les deux. Dans un contexte où les coupes budgétaires frappent le secteur social et où 10 000 personnes dorment à la rue à Bruxelles, ce public doublement marginalisé devient invisible. Immersion auprès de celles et ceux qui choisissent la fidélité plutôt que l’abri, faute d’alternative.

Chantal a le regard vif et ce sourire franc qui désarme immédiatement. Elle a fondé les Sentinelles de la nuit il y a seize ans, à un âge où d’autres pensent à ralentir. Elle vit dans les alentours de Liège avec Bernard, son mari dont elle parle avec une tendresse discrète. C’est une femme au cœur sur la main, mais qui a appris à dire non quand il le faut. Deux soirs par semaine, elle descend en maraude vers les rues sombres où dorment ceux que personne ne regarde.
Ce mardi soir de novembre, le thermomètre frôle zéro degré. L’air glacial s’engouffre dans les ruelles où elle charge quatre sacs de couchage dans le coffre de sa Kangoo. Younès lui en a réservé un d’avance. Il sait que les ressources s’amenuisent dangereusement. Avant, les maraudes se faisaient six soirs par semaine. Aujourd’hui, ils ont dû réduire à quatre. Le manque de bénévoles s’accentue, mais Chantal, elle, n’a manqué le terrain que deux fois en seize ans.
Elle roule lentement, scrute les recoins, les porches d’immeubles, les bancs abrités. Dans ses thermos, du café, du chocolat chaud et de la soupe faite maison. Dans ses sacs : des tartines, les fameuses gougouilles liégeoises, des chaussettes, des bonnets, des couvertures, et quelques cigarettes au fond de sa poche. Elle ne distribue plus de croquettes pour chien. « Avant, on voyait beaucoup de sans-abris accompagnés de chiens. Aujourd’hui, on n’en voit plus qu’un ou deux par maraude », dit-elle d’une voix où perce une inquiétude sourde. Elle ne sait pas encore pourquoi ils ont disparu.
À la gare des Guillemins, elle croise Johann. La petite trentaine, le regard creusé par la fatigue. Il sort des soins intensifs. L’hôpital l’a renvoyé dormir à la rue ce matin même. Chantal écoute, distribue un sac de couchage propre, une soupe chaude. Elle ne dit rien sur le moment, mais plus tard, dans la voiture, elle raconte cette histoire à chacun de ses collègues Sentinelles. Comment est-ce possible ?
Plus loin, elle croise Papy. 72 ans, son chien à ses côtés. Pour celui qu’on appelle ainsi, l’animal est plus une épine dans le pied qu’autre chose, malgré la compagnie et le réconfort qu’il lui apporte. « Ça nous bloque de tout », murmure-t-il amèrement. À Liège, aucun abri de nuit n’accepte les chiens. Les sans-abris accompagnés d’animaux sont des non-priorités.
« Sur les dix minutes que je passe avec quelqu’un, si j’ai pu lui rendre un peu d’humanité ou un sourire, c’est bon », glisse-t-elle avant de redémarrer. Quand elle rentre chez elle, tard, elle essaie de ne pas y penser. Elle se dit qu’elle a fait une petite goutte d’eau dans l’océan de misère. Mais elle y pense quand même. Toujours.

Cette relation dont parle Chantal, Aurélien la connaît intimement. Depuis six ans, il ne se sépare jamais de Feu.
Feu est un rottweiler imposant, 55 kilos de muscles et de présence. Cet homme de 40 ans a longtemps vécu entre squats et caravanes avec son chien. « C’est une vie que j’aime beaucoup. Un chien avec soi, c’est bien parce que c’est une compagnie, mais une compagnie calme. » Une présence qui comble la solitude sans l’envahir. « J’étais jamais seul, tout en étant seul. C’est pas un humain, c’est mieux la présence d’un chien parfois. »
Avant Feu, il y a six ans, il avait un autre rottweiler, parti à trois ans seulement. « J’ai eu du mal à m’en remettre », reconnaît-il, la voix fragile. Les deux semaines suivantes, il s’est mis à chercher. Pas comme on remplace un objet, mais parce qu’il avait besoin de se focaliser, de se reconstruire autour de quelque chose. Un ami l’a orienté vers un élevage qui ne faisait presque jamais de reproduction, juste des concours de beauté. Aurélien a attendu huit mois. Finalement, l’éleveur l’a appelé. Il pouvait choisir le premier chiot, Feu est arrivé. Depuis, ils ne se quittent plus.
Cette année, pour la première fois, Aurélien a pris un logement. Un petit studio à Louvain-la-Neuve. « À la base, je veux pas de logement. Je veux pas de propriété, je veux rien. » Mais Feu fait de l’arthrose. Il fallait le protéger du froid. « J’ai pris un logement pour mon chien, et parce que j’avais besoin d’être un peu seul. »
L’adaptation n’est pas simple. « Ça m’a frappé à la gueule, j’y arrive pas. C’est fou comme on se conditionne avec le temps. Tu crois que tu vas switcher ? Rien du tout. » Il continue de venir au centre de jour Un Toit Un Cœur (UTUC) régulièrement. Pour déposer ce qui pèse, éviter les folies. « Et c’est bien pour mon chien, il connaît tout le monde depuis qu’il est petit, il continue d’avoir des copains. »
Feu lui a donné plus qu’une compagnie. « Mon chien, c’est un aimant dès que je me pose quelque part. J’ai fait beaucoup de liaisons grâce à lui. » Une sécurité aussi, physique et émotionnelle.
« Je me sens bien, j’arriverais pas à vivre sans lui. » C’est tout ce qu’il ajoute. Mais dans ses mots, il y a tout : la solitude rompue, la protection physique, le sens retrouvé. Feu n’est pas un animal de compagnie. C’est une ancre dans le chaos, une raison de continuer.

Le chien, c’est un rythme de vie, une raison de ne pas déprimer. Parce qu’être tout le temps tout seul, c’est pas facile.
Suri
Vivre 24H/24 avec son meilleur ami
Dans les alentours de Louvain-la-Neuve, Suri vit dans sa camionnette avec Cho Seth. Six ans, un bâtard sauvé avec neuf autres chiots quand Suri était à la rue.
C’était en 2019. Les dix chiots avaient été abandonnés à deux semaines. Sans revenu du CPAS à l’époque, Suri s’est débrouillé avec l’aide de quelques personnes pour tous les sauver. Il en a gardé un, celui qui était le plus collé à lui. « De deux semaines à deux mois, j’ai pris le rôle de la maman. Je pense que dans sa tête, il ne me considère pas que comme un maître. »
Plus tard, le CPAS lui a trouvé un appartement. Mais après plusieurs expériences locatives difficiles, Suri a fait un autre choix : passer son permis de conduire pour vivre dans une camionnette avec son chien. « J’en ai marre des propriétaires. Mais je me suis dit : je veux plus faire la rue comme avant. Qu’est-ce que je dois mettre en place ? »
Il a obtenu son permis en juillet 2024. Aujourd’hui étudiant en éducation spécialisée, il bouge régulièrement son véhicule pour ne pas déranger, dort au chaud avec son radiateur à point, sort Cho Seth plusieurs fois par jour. L’hiver, quand il fait zéro degré dehors, c’est une contrainte. Mais c’est une contrainte qu’il ne changerait pour rien au monde.

« Quand on est à la rue et qu’on est livré à soi-même sans vraiment d’obligations, c’est facile de se laisser aller, de sombrer dans des conneries. Le chien, c’est un rythme de vie. Une raison de pas déprimer. Parce qu’être tout le temps tout seul, c’est pas facile. »
Cho Seth lui donne cette présence, ce rythme quotidien. « Il y a des jours où tu passes trois jours tout seul, donc communiquer avec un animal, ça fait du bien. Ça te fait vivre des émotions. Quand tu vas pas bien, ton animal vient et tu lui fais des câlins. »
Avec son revenu du CPAS, Suri gère seul le budget de son chien. La castration, les opérations dentaires tous les deux ou trois ans à cause du tartre, les urgences vétérinaires imprévues. « J’estime que mon chien rentre à ma charge. » Parfois, en fin de mois, il demande des croquettes à l’UTUC. « C’est une histoire de deux-trois jours, je demande pas un sac de dix kilos. J’essaye de moins dépendre possible des associations parce que le chien est un choix que j’ai fait personnellement. »
Mais il observe la même chose que Chantal à Liège : la disparition progressive des chiens à la rue. « À une époque, il y avait beaucoup plus de gens, là actuellement on est beaucoup moins à avoir de chiens. » À l’UTUC, ils sont peut-être trois à passer régulièrement avec des animaux. « Il y a six ans, c’était presque un maître, un chien. Aujourd’hui je dirais qu’une personne sur cinq a un chien. »
Pourquoi cette diminution ? Suri le sait. Il connaît la réalité du terrain des deux côtés : comme bénéficiaire, mais aussi comme ancien bénévole dans plusieurs refuges à travers l’Europe. « Il n’y a pas assez d’aides, mais il n’y a pas assez de subventions. On peut pas demander de faire plus avec le peu de moyens qu’il y a. Le problème, c’est le financement. »
Chantal
Dolce c’est mon aide, mon mari, mon meilleur ami. Je ne pourrai pas vivre sans lui.
Le choix impossible
Cette relation fusionnelle dont parle Suri, Chantal la retrouve à l’Albatros, une maison d’accueil bruxelloise nichée dans une rue discrète du centre-ville.
À 58 ans, cette femme aux cheveux gris courts et aux mains abîmées par la rue vit à l’Albatros depuis deux ans. Dans sa chambre individuelle au premier étage, il y a un lit, une armoire, une petite table. Et Dolce, un petit chihuahua qu’elle a avec elle depuis dix ans et demi. L’animal sommeille sur le lit. Chantal le caresse machinalement, comme un geste devenu réflexe.
« Dolce, c’est mon aide, mon mari, mon meilleur ami », dit-elle simplement. Elle marque une pause, cherche les mots justes. « Je ne pourrais pas vivre sans lui. »
Avant de trouver l’Albatros, elle s’était retrouvée face à une situation impossible : un toit ou son chien. Les structures d’hébergement qu’elle a contactées à Bruxelles refusaient toutes les animaux. Elle a choisi de rester dans la rue plutôt que de l’abandonner.

Lorsqu’elle a finalement eu une place à l’Albatros avec Dolce, c’était la délivrance. Mais l’angoisse n’a pas disparu. Quand elle a dû être hospitalisée l’an dernier pour des complications cardiaques, c’était sa plus grande peur : qui garderait Dolce ? L’équipe de l’Albatros a trouvé une famille d’accueil. Elle recevait des photos quotidiennes sur WhatsApp. Des petites preuves que son amour était vivant, heureux.
« Il est fidèle, il est honnête, il crie pas, il frappe pas », dit-elle avec un sourire las. « C’est le mari qu’on peut tous souhaiter. » Mais aujourd’hui, elle s’inquiète pour l’après. Les assistants sociaux sont là pour les aider à trouver un logement et sortir de la rue. Mais avec un chien, c’est bien plus compliqué.
Au milieu de la cour de la maison d’accueil, Dolce reçoit des caresses de plusieurs résidents qui passent. Il y a une atmosphère profondément familiale ici. À table, dans la salle à manger, quelqu’un demande : « Sam, il est revenu ? » On parle des gens comme s’ils étaient de la famille. Parce qu’ils le sont, un peu.
Un vide structurel
Zaila, la responsable de l’Albatros, connaît chaque résident par son prénom, son histoire, ses préférences. Depuis 30 ans, la maison accepte les chiens. « On a toujours collaboré avec les travailleurs de rue de l’ASBL Diogènes. L’idée est venue de leur équipe, parce qu’ils constataient qu’il y avait pas mal de sans-abris avec un animal en rue et qu’ils ne trouvaient pas de maison d’accueil où on les acceptait. On s’est dit : pourquoi pas ici ? »
L’Albatros dispose de 14 chambres individuelles. Pour y accéder, il faut être en ordre administratif, payer une participation financière, accepter un règlement. « L’animal est tellement important pour eux qu’ils ne veulent jamais s’en séparer. Donc si personne ne les prend dans une maison d’accueil, ils sont obligés de trouver une solution en rue qui est toujours extrêmement difficile. On le fait parce qu’on voit que c’est nécessaire et qu’il y a un vide dans le secteur. » Un vide. Le mot est faible.
Anastasiya est assistante sociale au sein de Bruss’help, le coordinateur régional du sans-abrisme à Bruxelles. Elle a écrit un mémoire de master exactement sur ce sujet : les enjeux pour les sans-abris accompagnés de chiens. Son diagnostic est sans appel.
« Dans ma pratique sur le terrain, je reçois régulièrement des appels de personnes sans-abri avec leur chien qui cherchent des structures d’hébergement. Et j’ai constaté que souvent, j’ai qu’une seule réponse à leur apporter. Il n’y a qu’un centre. » Une seule réponse pour tout Bruxelles.
À cause de cette relation et de cet attachement, beaucoup de sans-abris préfèrent tout simplement dormir en rue qu’être séparés temporairement de leur animal.
Anastasiya, assistante sociale chez Bruss’help
Pour tous ceux que l’Albatros ne peut accueillir, et ils sont des centaines, les conséquences sont dévastatrices. Ces personnes ne fréquentent pas les structures d’aide, précisément parce qu’elles les refusent. Elles sont marginalisées deux fois : d’abord par la précarité, ensuite par le manque de solution pour leur animal.
« Ça a été très compliqué de rentrer en contact avec les personnes sans-abri en question pour mon mémoire. Comme elles ne fréquentent pas les structures d’aide, elles sont très isolées. Elles deviennent très solitaires et ne comptent que sur eux-mêmes et sur leur chien. »
Anastasiya explique que la relation entre le sans-abri et son chien est beaucoup plus intense qu’avec un propriétaire lambda. « Les personnes sans-abri restent 24h/24 avec leur chien.
Ça devient une source de support, de confidences, de protection, de chaleur. Plusieurs fois, les personnes me décrivaient leur chien comme leur enfant. À cause de cette relation et de cet attachement, beaucoup de sans-abris préfèrent tout simplement dormir en rue qu’être séparés temporairement de leur animal. »

Or, quand survient une hospitalisation ? Quand il faut aller à un rendez-vous administratif où le chien n’est pas autorisé ? Quand il faut chercher un logement et que personne n’accepte l’animal ? Les sans-abris se retrouvent paralysés. Aller se soigner signifie abandonner son compagnon à la rue. Faire une démarche CPAS ? Idem. C’est un blocage systémique qui transforme un droit fondamental — se loger, se soigner — en choix déchirant.
Suri, dans sa camionnette, formule le problème autrement : « Je trouve ça injuste. Après le problème des abris de nuit, aujourd’hui c’est qu’il manque énormément de place. » Il comprend qu’il faille faire des choix. « Peut-être que les abris de nuit dans ces cas-là devraient faire deux sections, une section chiens autorisés, chiens non autorisés. Mais de nouveau le problème là-dedans, c’est que tu fais de la sélection. Vu le manque de place, il y a des critères et les critères c’est la sélection. »
Cette sélection, Chris Vandenhaute la confirme depuis le terrain. Membre de la cellule Herscham de la police de Bruxelles, une équipe qui travaille quotidiennement avec les personnes sans-abri, il observe : « Une fois qu’ils ont un chien, c’est déjà plus compliqué d’aller dans un centre, au service social ou de trouver un appart. » Il ajoute, après un silence : « Je trouve qu’il y a eu une époque il y a quelques années, où il y avait plus de sans-abris avec des animaux. »
Pourquoi cette diminution ? Parce que les sans-abris savent désormais qu’avoir un chien ferme encore plus de portes. Le message est passé.
À Bruxelles, on compte aujourd’hui environ 10 000 personnes sans-abri. Les structures d’hébergement offrent environ 3200 places. Il manque 7000 solutions. Pour les personnes avec chiens, il n’y en a qu’une: l’Albatros, quatorze places.

Quand le système se dérobe
À l’Albatros, on sent l’inquiétude monter. Autour de la table, l’équipe discute à voix basse. « Ça coupe partout. Ils réduisent tout. » Quelqu’un demande : « Tous les chômeurs vont venir au CPAS, comment ils vont faire ? » Personne ne sait. Les structures manquent déjà. Elles manqueront davantage.
Clément Beunier, éducateur spécialisé chez Jamais Sans Toit, un centre de jour bruxellois qui accepte les chiens, a vu les choses se dégrader progressivement. « On est agréés par la Cocom depuis peu, donc on reçoit les subventions pour cinq années. Le montant devrait être fixe, voire augmenter, malheureusement il diminue pour l’instant. Il n’y a toujours pas de budget à Bruxelles, donc énormément d’associations sont impactées. Il ne faut pas que ça dure. »
Et puis l’annonce qui fait froid dans le dos : « Le Hub humanitaire, par exemple, va avoir une coupe d’au moins 50%. Trente-cinq emplois supprimés. » Il marque une pause. « Ils coupent dans la précarité alors qu’il y en a de plus en plus, il y a quand même un souci. »
Anastasiya confirme : « Le social souffre actuellement des décisions prises et tout le public sans-abri est impacté. On a vu récemment qu’il y avait des coupes budgétaires même pour le plan hivernal. On remarque aussi que de plus en plus de gens deviennent précaires, donc il y a plus de risques de devenir sans-abri. » Elle ajoute, avec une lucidité désabusée : « Un public très ciblé comme des sans-abris avec un chien, c’est loin d’être la priorité actuelle des politiques. »
La Fondation Prince Laurent offrait autrefois, en hiver, 30 places dans 15 containers exclusivement pour les sans-abris avec leurs animaux. Ils ont arrêté ce système parce que ça coûtait trop cher et qu’il fallait l’équivalent de trois travailleurs sociaux 24h/24. Depuis, il n’y a plus rien.
Chris Vandenhaute résume la situation avec une franchise brutale : « Il faudrait des centres spécialisés, avec des places dans chaque chambre pour les animaux. Mais là, on parle de nouveaux budgets. Il n’y a déjà pas assez de place pour les gens. » Il ajoute, désabusé : « On peut mettre autant d’infrastructures en place, si le robinet ne se ferme pas et qu’il y a toujours plus de demandes de personnes à la rue, ça reste compliqué. »
Une goutte dans l’océan
Chantal rentre chez elle ce soir-là vers minuit. La Kangoo grimpe les rues de la cité ardente. Elle pense à Johann, renvoyé de l’hôpital vers le froid.
Chez elle, elle essaie de décompresser. Mais elle y pense quand même. Parce que personne ne devrait dormir dehors quand il gèle. Et personne ne devrait avoir à choisir entre vivre sous un toit ou rester fidèle à son meilleur ami.
Des solutions existent, pourtant. Anastasiya évoque le besoin urgent de petits projets ciblés, combinant logements individuels et accompagnement social. Développer de vraies solutions de garde temporaire pour les animaux, un lieu où confier son chien lors d’un rendez-vous médical ou d’une urgence. Former les équipes à la médiation animale, créer des espaces adaptés dans certains centres d’accueil.

Mais pour l’instant, ce sont les associations et la solidarité individuelle qui comblent les trous. L’Albatros, Jamais Sans Toit, Un Toit Un Cœur à Louvain-la-Neuve, les Sentinelles de la nuit à Liège. Des initiatives fragiles, financées comme des projets de charité alors qu’elles répondent à des droits fondamentaux.
Dans quelques jours, Chantal retournera sur le terrain. Elle distribuera des sacs de couchage, des soupes chaudes, un peu d’humanité. Une goutte d’eau dans l’océan de misère, se dit-elle. Mais une goutte quand même.
Aurélien, dans son studio de Louvain-la-Neuve, s’endort avec Feu à ses pieds. Chantal, à l’Albatros, caresse Dolce avant d’éteindre la lumière. Suri, quelque part dans les alentours, se blottit contre Cho Seth dans sa camionnette. « Les chiens sont 100 fois mieux que les humains, ils te comprennent facilement, tu dois pas leur expliquer 10 fois les choses, y a pas de chichi », dit-il. « Je me vois pas vivre sans animaux de toute façon, j’aime trop ça. »
Dehors, dans les rues de Bruxelles et de Liège, des centaines d’autres serrent leur animal contre eux pour affronter la nuit. La balle est dans le camp des décideurs. Pour le reste, les oubliés de la rue continuent de choisir la fidélité plutôt que le toit. Parce qu’on ne les a jamais laissés faire autrement.


