Florent Cerise
En Wallonie, l’agriculture biologique marque le pas. Exploitations en recul, surfaces en diminution, coûts en hausse : derrière les chiffres du rapport 2024 de Biowallonie, des producteurs renoncent. Entre exigences réglementaires, pression des distributeurs et rentabilité fragile, le modèle bio vacille. Sur le terrain, agriculteurs et chercheurs tentent pourtant de maintenir l’équilibre, entre convictions, adaptation et survie économique.
Depuis deux ans, l’agriculture biologique wallonne pique du nez. Le rapport 2024 de Biowallonie le confirme : pour la deuxième année consécutive, le secteur perd des exploitations et des surfaces. En un an, des dizaines de fermes bio ont abandonné et près de 1 800 hectares sont sortis du système. Le terroir biologique ressemble à une utopie qui s’efface en silence. Et selon les premières tendances, les chiffres de 2025 ne devraient pas inverser la dynamique.
Le bio wallon perd des plumes comme l’illustre le nombre de ruches bio. Zéro. Derrière ces chiffres, il y a des visages et des lieux. À la ferme du Rouchat, à Fernelmont, le décor est modeste : une petite ferme familiale, un magasin à l’avant où l’on peut acheter des produits sans le label bio, et à l’arrière, trois grands hangars aujourd’hui reconvertis en conventionnel. Depuis mai 2025, plus aucun caquètement de poulets de chair bio ne trouble l’air. La famille Dutillieux a arrêté. Bernard, marqué par le temps, amputé d’une main. Le corps usé, mais la voix encore habitée par la passion et la fierté du travail bien fait, admiratif du courage de son fils, Olivier, qui a repris le flambeau, sans bio.
« On voulait continuer, mais la certification nous coûtait trop cher. Quand on investit, il faut un retour rapide, et en bio ce n’est plus possible », explique-t-il.
La filière avicole bio est l’exemple le plus brutal : la production de poulets a chuté de 13 % en un an et le nombre d’élevages a diminué d’un tiers. En cause, des coûts qui explosent dans l’alimentation, les contrôles, la main-d’œuvre et un marché qui tire les prix vers le bas. « Les supermarchés veulent du bio, mais au prix du conventionnel. Ce n’est pas collaboratif », lâche l’éleveur. Les statistiques n’ont pas d’odeur. Mais sur le terrain, l’érosion du bio sent la fatigue.

Fatigue réglementaire
Pour les poulets, le règlement exige dix fois plus de perchoirs qu’en conventionnel. Un amas de bois et de fer qui ne change rien au goût, mais finit par épuiser le portefeuille et les bras de l’éleveur. Selon lui, le bio perd aussi face aux attentes des consommateurs : « Les gens préfèrent des poulets plus gras, plus gros. » Une chose reste pourtant essentielle à ses yeux : le local. Produire près de chez soi, vendre à des gens que l’on connaît. Mais même cette proximité ne suffit plus toujours à équilibrer les comptes.
Face à ces difficultés, la recherche tente d’apporter des réponses. Au Centre wallon de recherches agronomiques (CRA-W), les équipes travaillent à rendre les systèmes agricoles plus viables. « Notre rôle n’est pas politique. On est là pour améliorer le quotidien des producteurs, bio ou non », explique Alexandre Duerinckx, coordinateur de projets. Le centre cherche à faciliter la réalité du terrain en étroite collaboration avec celui-ci. « Si les systèmes ne tiennent pas économiquement, les agriculteurs décrochent. »

Le paradoxe est frappant : alors que la production recule, la demande, elle, progresse. En Wallonie, les dépenses de consommation de volaille bio ont augmenté de plus d’un tiers. Moins de producteurs, moins d’animaux, mais davantage de consommateurs : le décalage est total.
Abondance fragile
Dans les vergers, le tableau est plus contrasté. Aux Vergers de la Vallée, le lieu respire l’abondance. Un grand hangar, un magasin à l’entrée où s’alignent pommes de toutes variétés, jus pressés sur place afin de ne rien gaspiller de ce qui n’est pas vendable. Juste avant les vergers, de grands bacs en plastique vert sont rangés en pile surplombant le hangar. Derrière, les pommiers s’érigent dans une longue allée menant vers les plants des poiriers.
Daphné Fallon accueille une cliente habituée. « Bonjour ! Comment vont vos petits-enfants ? » se réjouit-elle. Proche des gens, elle connaît ses produits et ceux qui les achètent. Pourtant, l’arboricultrice a dû faire un choix difficile : repasser ses 18 hectares de poiriers en conventionnel. Le règlement, suffocant, impose de ne pas cultiver la même variété en bio et en conventionnel. Il faut faire un choix.
Dans les caisses, la poire Conférence bio n’a plus l’éclat vert du conventionnel. Elle est toute grise, rabougrie, plus sensible aux intempéries, une silhouette effacée qui ne trouve plus sa place sur les étals des magasins. « En bio, la poire Conférence est plus petite, plus grise. Les rendements sont divisés par trois : 20 tonnes à l’hectare contre 70 en conventionnel », explique Daphné. Les règles européennes ont fini de faire pencher la balance. La poire bio a disparu de son verger. « Les aides de la politique agricole commune (PAC) ne compensent pas le risque. »

La terre n’est pas un slogan
Le bio, ici, n’était pas un argument marketing. « On le faisait aussi pour nos enfants. Pour qu’ils mangent de vrais produits. » Et comme à Fernelmont, l’ancrage local reste central. L’exploitation collabore avec le CRA-W et le groupement d’arboriculteurs pratiquant en Wallonie les techniques intégrées (GAWI), mettant des parcelles à disposition pour tester des variétés plus résistantes, comme la Ducasse. « Sans cet accompagnement, on serait déjà hors-jeu. »
En Wallonie, le bio ne s’effondre pas dans le fracas. Il s’effrite. Lentement. Presque silencieusement. Ce ne sont pas des militants qui renient leurs convictions, mais des agriculteurs qui font leurs comptes. Des femmes et des hommes qui, un matin, regardent leurs champs et se demandent combien de temps encore ils pourront tenir.
Le paradoxe est cruel : jamais le mot “bio” n’a autant circulé dans les rayons, jamais il n’a autant peuplé les discours politiques et les habitudes de consommation. Et pourtant, sur le terrain, les hectares se retirent, les hangars se taisent, les labels tombent. Entre l’idéal et la trésorerie, c’est souvent la trésorerie qui gagne.
Et dans le silence des hangars redevenus conventionnels, une certitude persiste : la loi du marché, elle, ne négocie pas.

