Bigh : cultiver l'espoir d'une économie locale

Une ferme aquaponique sur les toits d'Anderlecht

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Une ferme aquaponique sur les toits d’Anderlecht



Des fermes qui pratiquent l’aquaponie, il y en a peu. Des fermes comme celle de Bigh, il n’y en a qu’une. Sur les toits de l’ancien abattoir d’Anderlecht, ce sont des serres, des potagers ainsi qu’une pisciculture qui représentent la perspective d’une économie circulaire. Derrière ces installations imposantes, une équipe n’a pas peur de se salir les mains pour faire vivre l’agriculture urbaine.

Rien ne prédestinait les toits de l’ancien abattoir d’Anderlecht à accueillir des truites saumonées. D’ailleurs, peu de toits sont promis à un tel destin. 

Mais l’architecte Steven Beckers devait en choisir un, alors il a choisi celui-ci. Quel autre endroit que l’ancien site du marché aux bestiaux, en reconversion dans l’événementiel depuis 2009, aurait pu soutenir un tel projet ? Ce n’est pas dans ce lieu, qui a hébergé le salon de l’érotisme dans ses caves en 2022, qu’on allait prendre Steven pour un fou. Enfin, lui et son projet d’agriculture avec une économie circulaire. Avec sa superficie de 10 000m2, la ferme de Bigh n’est pourtant pas si évidente à trouver. La raison ? On oublie trop souvent de lever les yeux. 

L’installation se trouve au-dessus du Foodmet, où l’on retrouve de la restauration à petits prix. Entre les toilettes à 0,50 € sur la gauche et une salle de conférence desséchée sur la droite, le logo de la ferme, dont les poissons rappellent un peu le Pac-Man, se découpe sur un ciel gris. 

Les gouttelettes de pluie qui cognent doucement la vitre ne semblent pas déconcentrer Déborah Lozano. Elle n’a pas beaucoup de temps, ils ne sont que 9 employés à travailler sur le site, alors elle veut que ça aille vite. 

« Il y a quand même cette peur que nos activités attirent l’attention des investisseurs », débite-t-elle. Le risque pour la population locale ? L’augmentation du coût de la vie dans le quartier. À Cureghem, la majorité des 122.000 habitants est en situation de précarité. Les bureaux de Bigh se trouvent dans des sortes de containers industriels aménagés, que l’on doit au système « cradle-to-cradle », concept que Steven adore. C’est-à-dire que, dans la mesure du possible, on réutilise le matériel déjà existant. En architecte prévoyant, Steven avait déjà pensé au recyclage de son site avant même sa construction. Si un jour il faut quitter les lieux, la ferme est presque entièrement démontable. Il suffira de la remonter ailleurs. Juste au cas où. 

Building Integrated Green House

« Tu veux un café ? » demande-t-elle en s’asseyant à son bureau. Chargée de la communication et de l’événementiel, Déborah se voyait pourtant dans la politique. C’est vrai qu’elle s’exprime bien : pas un mot de travers, elle sait mener une conversation. Elle a l’habitude de parler en public. Pour filer un coup de main à une connaissance, elle a déjà posé pour faire la pub d’une cannette de bière. Les caméras, ça la connait. Cela fera bientôt 2 ans qu’elle est tombée sur l’offre d’emploi de la ferme, par hasard. Tournant en rond comme un poisson rouge dans son bocal, elle a foncé. C’était après la période Covid. « Comme beaucoup, je cherchais à donner du sens à mon travail ». Est-ce qu’elle l’a trouvé aujourd’hui ? Elle ne le précise pas. En tout cas, à l’époque, elle était un peu mal à l’aise devant les gros logos de Bigh, le raccourci de Building Integrated Green House, qui donnait à la ferme des airs de startup poussée sur le profit. Le comble. 

« Bon, tu veux que je te ré explique vite fait le principe de l’aquaponie ? ». Décidément, elle est trop forte, Déborah. L’aquaponie, c’est pour « hydroponie », la culture de végétaux en dehors du sol et « aquaculture », l’élevage de poissons ou d’autres organismes aquatiques. Les poneys sont bel et bien restés à l’écurie. Mieux. L’aquaponie, c’est des poissons qui, de par leurs excréments, recyclent l’eau des plantes et produisent de l’engrais naturel. En deux mots : cycle-court. Encore deux : hors-sol. Parce que oui, grâce à ce système, pas besoin de champs mais « juste » de bassins, de petites bestioles à écailles, de serres et de filtres dernier cri. Des installations qui, selon une enquête de Tchak menée en 2022, auraient tout de même creusé un trou de 3,5 millions d’euros de dette dans les caisses de Bigh.

Mais revenons-en à nos poissons. Il ne fait aucun doute que des spécialistes s’arrachent les cheveux de frustration en se désolant de celles et ceux qui osent résumer l’aquaponie en moins de 5 pages. Ah, ceux-là n’ont jamais posé un orteil à la faculté d’Agro-Bio Tech de Gembloux. Mais soyez-en assurés, c’est aussi simple que cela. Même que c’est Déborah qui l’a dit. 

L’aquaponie pour les nuls

Si les toits, de l’extérieur, paraissent gris et vides, l’intérieur des serres est lumineux. Et immense, surtout. Il fait bon, la ventilation fonctionne bien, on aurait presque envie de s’y poser, un verre à la main. Les nouvelles enceintes Bluetooth n’ont visiblement pas trouvé l’adresse, parce que c’est une vieille radio Sony MP3 qui nous accueille, attachée dans un coin, toisant les arrivants. Si une pancarte écrivait « je hais la technologie », ce serait tout pareil. Sans doute une autre victime de Steven, qui ne jette jamais rien. 

 C’est sûr que ce ne sont pas les herbes aromatiques qui suffiraient à nourrir toute la population d’Anderlecht.

Déborah Lozano

Persil frisé, thym, sauge, basilic, basilic pourpre, pistou et thai en passant par la coriandre jusqu’au persil plat, l’aneth et l’origan, les herbes aromatiques s’étendent en tout sur 2 000 m2, dans une explosion de différentes teintes de vert. Des tuyaux blancs sont reliés aux tables sur lesquelles reposent les pots afin de faire circuler l’eau. Le principe est simple : grâce à un filtre en tambour, l’eau des poissons qui se trouvent à l’étage du dessous est propulsée jusqu’aux serres en passant par des filtres qui transformeront l’ammoniaque en nitrates. Trop facile.

Plantée par les Aztèques, cette idée trouve ses racines quelque part au Mexique. Ces derniers, ayant remarqué que les eaux du lac rendaient la terre plus fertile, avaient construit des radeaux de terre, de roseaux et de joncs appelés chinampas pour y faire pousser des céréales. « En Asie, aussi, » complète Déborah. « Des mécanismes de la sorte étaient utilisés dans les rizières ». C’est dans les années 60 que le concept ressurgit en Europe, pour finir par fleurir sous forme de tomate-cerise quelque part, dans les airs de Bruxelles, en 2015. 

« On tient le coup grâce à la réputation de Steven, qui connaissait déjà plein d’investisseurs intéressés par ce genre de projets. Mais tous n’ont pas cette chance. On a beau les attendre, les subsides ne viennent pas »

Déborah Lozano

« A ton avis, combien de temps tiendrait Paris sans importation alimentaire extérieure ? » demande-t-elle, le sourcil droit arqué au-dessus d’un œil rieur. Que répondre ? Un jour ? Peut-être deux ? 

« 30 minutes ». Dehors, des corbeaux croassent. La pluie s’est calmée, alors les oiseaux profitent de l’accalmie. 30 minutes, c’est le résultat d’une étude menée par les Nations unies en 2022 sur la production urbaine dans les villes de Paris et de Lille. Selon le même article, 70 % de la population mondiale devrait résider en zone urbaine d’ici 2050. 

« Est-ce que l’agriculture urbaine m’aide à prendre confiance en l’avenir ? Tu veux dire, au niveau environnemental ? » Elle hésite un instant. Inspire profondément. Cette fois, elle doit réfléchir à sa réponse. L’angoisse climatique, ça la connaît. Elle n’a pas encore 30 ans et elle a grandi ici, à Anderlecht, avec la perspective d’un futur perdu d’avance. Un futur pourri par les générations précédentes, une planète plus bonne à rien. En fait, peut-être qu’elle ne connaît que ça, l’angoisse. Et puis, si la société venait à connaître une crise alimentaire sérieuse, elle ne sait pas si ce serait surmontable. « Je ne crois pas que ce que nous proposons puisse remplacer l’agriculture traditionnelle, mais certaines alternatives fonctionnent ». Son optimisme est au compte-goutte. « C’est sûr que ce ne sont pas les herbes aromatiques qui suffiraient à nourrir toute la population d’Anderlecht ». Son rire est amer. D’ailleurs, la production d’aubergine va être stoppée, car pas assez rentable. L’avenir des tomates-cerises, quant à lui, est incertain. C’est clair, pas de quoi remplir son frigo. En sortant de la serre, Déborah a retrouvé un peu de positivité. À une certaine échelle, oui, la ferme l’aide à avoir confiance. Avec modération, bien sûr. Oui, c’est vrai, la faim dans le monde existe toujours. Mais au moins, la ferme aérienne permet de soutenir l’économie locale. Enfin, officiellement, en tout cas. 

Les politiques ne répondent pas

« On voit bien qu’il y a un certain engouement envers l’agriculture urbaine. De plus en plus de personnes s’y intéressent. Des jeunes, surtout. Mais pas que. » Récemment, le ministère de l’Agriculture du Québec est venu visiter le site. Avant lui, le maire d’Ankara. Fabrice Cumps (PS), le bourgmestre d’Anderlecht s’est lui, fait désirer. Il est venu plus tard, en 2022. « En fait, le problème, c’est que les politiques ne suivent pas ». Si la ferme anderlechtoise réussit à attirer les investisseurs et par-là, à maintenir son activité, les zones urbaines ne sont pas épargnées par la réalité économique du secteur agricole. Déborah est formelle. Si Bigh ne dépendait que des subsides de l’État, les serres auraient fait leurs valises depuis longtemps. « On tient le coup grâce à la réputation de Steven, qui connaissait déjà plein d’investisseurs intéressés par ce genre de projets. Mais tous n’ont pas cette chance. On a beau les attendre, les subsides ne viennent pas ». Au final, c’est le privé qui paye Bigh. Pas les subsides de l’État. Steven Beckers, muni de son expérience d’architecte et d’un réseau solide, réussit au moins un tour de passe-passe : un concept vendeur, qui a attiré Veolia. La multinationale française spécialisée dans la gestion et l’assainissement de l’eau finance aujourd’hui la ferme.

Autre difficulté, l’agriculture urbaine ne fait pas partie de la PAC (pacte agricole commun), la rendant donc dépendante des zones rurales. Pour pallier le manque de revenus public, les petites entreprises dépendent parfois d’investisseurs plus conséquents. Comme ceux-ci n’ont pas toujours la même éthique, il faut chercher des alternatives ailleurs afin de trouver des revenus. L’une d’elles, portée par Déborah, serait l’événementiel. « Nous sommes de plus en plus rentables, mais les prix ne cessent d’augmenter en même temps. C’est un cercle sans fin. On a besoin de l’événementiel pour être stables financièrement. » 

Après avoir descendu une volée d’escaliers métalliques et traversé un couloir longeant des pousses de tomates, Déborah s’arrête dans un sas. Elle enfile des chaussettes en plastique par-dessus ses chaussures. C’est la règle, si l’on veut pénétrer dans la pisciculture. « Ceux qui travaillent ici ne voudront peut-être pas être pris en photo », prévient-elle. Mais lorsque nous pénétrons dans l’imposante salle aux poissons, la pièce est déserte. Elle s’arrête devant l’un des hauts bassins cylindriques qui lui arrive à l’épaule et tire une petite échelle contre la paroi. Après l’avoir enjambée, elle sourit en passant sa main au bord de l’eau noire. Celle-ci frétille. « Les truites saumonées, c’est des coriaces. Si on ne respecte pas suffisamment leur bien-être, elles risquent de se bouffer entre-elles ». Aussi surnommées truites arc-en-ciel, ces dernières sont environ 60 kg par bassin de 10m2. La voix de Bigh et le visage des cannettes de bière est dans son élément. Son père aussi vendait des poissons, mais lui, c’était du saumon et le saumon, ça consomme beaucoup plus que les truites. Est-ce qu’elle a atterri dans ce milieu par coïncidence ? La jeune femme estime que non. 

Malgré tous les efforts fournis par Steven pour imaginer un circuit court et autosuffisant, les truites saumonées sont importées. Elles viennent de France. Pour les élever directement à Anderlecht, il faudrait beaucoup plus de place. Prochainement, Déborah espère être en mesure de les faire venir d’une nouvelle ferme de Lille. Ces poissons cannibales resteront 9 mois en tout dans la capitale avant d’être, à leur tour, vendus pour consommation. « Le site pourrait accueillir maximum vingt tonnes de poissons par an. Mais en 2023, on a rempli seulement 10,5 tonnes. On n’avait pas besoin de faire plus ». Bon, au vu de la dette qui pèse sur Bigh comme une épée de Damoclès, le doute est permis. Finalement, peut-être que les poissons ne sont pas ce qu’il y a de plus rentable. Dans les bassins, on peine à distinguer les bandits aux excréments miraculeux tant il fait sombre. C’est le mouvement de l’eau qui les trahit : pour réduire leur gras et ainsi éviter un goût dît de « vase », des courants artificiels sont ajoutés dans les bassins. Ah oui, et pour leur bien-être aussi. Enfin, surtout. 

Une démarche sociale ?

Si tout semble entretenu sur le site, les travailleurs et travailleuses ne sont pas en vue aujourd’hui. On soupçonne la vie, mais elle se cache bien. L’équipe a certes augmenté avec les années, mais Bigh ne peut pas se permettre d’employer plus de personnel pour l’instant. Pour ça, et également pour ne pas privatiser le site. Enfin, surtout. C’est dans cette optique que la ferme fait appel à des entreprises extérieures pour se procurer des travailleurs, comme par exemple le CIP (convention d’immersion professionnelle) qui envoie des stagiaires, rémunérés ou non, ou encore Activa First, qui aide des jeunes sans diplômes à trouver des emplois. « Pour les jardins externes, on travaille surtout avec l’atelier Groot Eiland Brussels, depuis 2019 ou 2020, je ne sais plus trop. » Une organisation qui propose son aide aux éloignés du marché du travail, comme des exilés, des personnes sans-papiers, des personnes atteintes de maladies mentales ou simplement, ceux qui veulent changer leur quotidien. La ferme se veut apolitique, et ça tombe bien, parce qu’on ne saurait pas trop où la placer. Est-ce qu’elle se préoccupe du local en créant du travail ? Est-ce qu’elle profite d’une main d’œuvre à peine rémunérée en basant son économie sur des stagiaires pour lesquels il ne faut pas cotiser ? Sans doute un peu des deux. Une démarche sociale, oui. Mais sans chercher trop loin.

Ces légumes, herbes et truites anderlechtois ne seront pas vendus sur le marché des abattoirs, mais plutôt à des marchands qui achèteront les produits en grande quantité. « Ce qui est vendu sur le marché est souvent a un prix dérisoire », rappelle Déborah. Les petites tomates du Delhaize ont beau coûter 1,5 € pour 250 g, elles viennent du Maroc (attention, certifiées bio). Quand à celles du Carrefour 1,69 € pour le même poids, celles-là viennent d’Espagne. 

Chez Bigh, ça fera 3,65 € pour 125 g de petites tomates. C’est sûr, c’est le local qui produit, mais pas les habitants du quartier qui achètent. 

Après tout, « le local a un coût ». Les ambitions de Steven aussi.

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