Une infrastructure usée, mais des vocations intactes
Diego Fonteyn
Derrière le prestige du Conservatoire royal de Bruxelles, des murs fatigués et des instruments usés mettent à l’épreuve le quotidien d’étudiants et de professeurs. La passion ne disparaît pas pour autant.
Entre ses longs couloirs résonnants et ses salles où les répétitions s’enchaînent, le Conservatoire royal de Bruxelles reste un pilier de la musique belge. Mais, derrière son prestige, l’institution doit composer avec des conditions d’apprentissage fragilisées, mettant à l’épreuve le bon déroulement de son enseignement.
Comme toutes les écoles supérieures des arts, le Conservatoire relève d’un cadre décrétal spécifique, distinct de celui des universités et des hautes écoles, qui impose ses propres règles en matière d’infrastructures et de personnel.
Il est 14 heures au Conservatoire royal de Bruxelles. La rue du Chêne est vide, une enseignante fait le point de son cours avec deux de ses étudiants sur le perron. Le bâtiment, imposant, laisse sa grande porte en bois s’ouvrir et se refermer au rythme des allées et venues des étudiants, des professeurs et du personnel.
Un manque de salles et de moyens
C’est dans la cour centrale qu’Elliott, vingt ans, en deuxième année de bachelier, section piano, fait sa pause. « Les pianos sont dans un état lamentable, faute de moyens pour les entretenir », dit-il, conscient des problèmes financiers de l’enseignement supérieur en Fédération Wallonie-Bruxelles. « Et puis, ce n’est pas le bâtiment principal du conservatoire. Celui de la rue de la Régence est actuellement fermé jusqu’en 2030 pour restauration urgente. On est donc tous un peu enfermés ici avec une forte pénurie de salles », ajoute-t-il tout en relisant ses partitions.
En chemin vers son cours de piano, au détour d’un long couloir froid, résonnant et aux murs défraîchis, il sourit : « À l’académie, j’ai terminé avec vingt sur vingt en solfège. J’avais quinze ans. Ici, en première année de solfège : six sur vingt ! Il faut pouvoir faire le lien entre les deux. »
Malgré l’état du bâtiment, rue du Chêne, le Conservatoire royal de Bruxelles n’a pas perdu son attractivité internationale. Près de trois quarts des quelque 750 étudiants proviennent de l’étranger. Il n’est donc pas rare d’entendre parler russe, espagnol ou japonais au détour d’un couloir ou dans la salle de détente du rez-de-chaussée.
Des leçons dans des conditions inégales
Sur le seuil d’une classe, Eve Beroux, accompagnatrice pour les classes de flûte et de hautbois, se dit heureuse : aujourd’hui, elle a accès à un local fraîchement rénové. « Oui, il y a des salles dans lesquelles on ne veut pas aller, ça, c’est sûr. La situation s’améliore depuis le changement de direction en 2023 », assure-t-elle. Elle souligne la volonté de s’améliorer malgré le manque de moyens, en partie utilisés depuis janvier 2025 pour la rénovation du bâtiment historique de la rue de la Régence. Elle évoque aussi le chiffre « d’un tiers » : selon elle, environ un tiers des pianos devrait être rénové ou remplacé. Une estimation qui ne surprend pas Elliott, témoin quotidien de la dégradation de ces instruments.

Il est 17 heures, Madame Tarasewicz commence sa leçon de piano avec Anthony, étudiant de master 1 en composition. L’élève pose son iPad sur le pupitre, ses partitions s’y trouvent en version numérique. Le couvercle du piano demi-queue sur lequel l’élève joue est ouvert, le son emplit le local et propage les différentes tonalités. Madame Tarasewicz donne des indications à son élève en alternant des indications théoriques, références historiques et démonstrations au second piano présent dans le local. Pouvoir disposer d’un second piano bien accordé n’arrive pas tous les jours, précise-t-elle. Sa dernière heure de cours terminée, elle quitte la pièce, et le calme retombe dans cette partie du Conservatoire.
Les couloirs résonnent des voix des choristes et des instruments pratiqués dans les salles voisines. Le grand escalier de bois grince, signe du nombre d’étudiants qui l’ont emprunté depuis tant d’années. Le carrelage se soulève par endroits, du ruban adhésif signale les zones les plus abîmées pour éviter les accidents.
S’organiser pour pouvoir réviser
Près de l’accueil, Elliott tente de négocier avec le concierge pour obtenir une salle de piano pour réviser. Un étudiant portugais, violoniste, essaie lui aussi d’obtenir une salle. Les discussions s’entrecroisent entre le français et l’anglais, et finalement, les deux repartent avec une clé.
« J’ai oublié mes gants chez moi aujourd’hui, les premières minutes vont être très difficiles », grimace-t-il en se frictionnant les mains. Arrivé au local, partitions de Bach et Brahms sur le lutrin, Elliott fait ses gammes pour réchauffer ses doigts frigorifiés. La situation semble désagréable, mais ne freine pas son élan. Peu à peu, les morceaux s’enchaînent et Elliott semble emporté par la musique.

« Toc-toc-toc. » La porte s’entrouvre : Lisa, présidente du conseil étudiant, passe saluer le pianiste en plein exercice. La pause est brève, elle file réviser ses morceaux de flûte traversière en salle D111, sur le même palier. « La flûte traversière, c’est tout aussi beau que le piano », glisse-t-elle en riant avant de fermer la porte.
Le Conservatoire royal de Bruxelles propose une grande variété de cours, du chant aux percussions, de l’écriture à l’histoire de la musique.
« Entendre ce que les autres jouent à côté, entendre qu’il y a toujours de la musique, du bruit, des gens qui marchent, ça me motive à travailler », confie Lisa. « Ça ne me dérange pas. Sauf quand il y a des travaux. L’an passé, c’était particulièrement difficile. J’ai l’impression qu’il y a toujours un chantier quelque part, toujours du matériel qui traîne. »
Au Conservatoire royal de Bruxelles, les murs fatiguent plus vite que les vocations. Entre échafaudages et pianos usés, la musique continue de s’élever, portée par celles et ceux qui, chaque jour, apprennent à composer, aussi, avec le temps.

