À l'ombre du tuyau

Rue de Châtelet, le déclin industriel de Charleroi a laissé des traces sur les murs et dans les vies. Au-dessus des maisons un tuyau qui ne mène nulle part. Une cicatrice de fer dans le ciel, comme une fracture dans le paysage. À quel point ce tuyau pèse-t-il sur l’est de Marchienne ?

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Photos : Alice Puissant
Texte : Hortense Beguin

Rue de Châtelet, le déclin industriel de Charleroi a laissé des traces sur les murs et dans les vies. Au-dessus des maisons un tuyau qui ne mène nulle part. Une cicatrice de fer dans le ciel, comme une fracture dans le paysage. À quel point ce tuyau pèse-t-il sur l’est de Marchienne ?

Photos : Alice Puissant
Texte : Hortense Beguin

À Marchienne-au-Pont, les maisons de la rue de Châtelet ont la mine fatiguée. Sous les pas, quelques pavés des trottoirs vacillent et laissent passer des pousses indisciplinées. Le long des façades, les traces du temps se mêlent aux murs ternis et à la peinture effritée, tantôt noire, grise ou rouille, des petites maisons ouvrières qui jouent les coudes à coudes.

Sans qu’on puisse s’y attendre, le silence est brutalement interrompu par le fracas des tôles d’Arcelor Mittal. Le bruit résonne comme un corps de métal tombé du ciel. L’industrie se trouve de l’autre côté de la route, presque en face des premières habitations, comme un rappel constant de l’origine ouvrière du quartier.

Et puis, on ne voit que lui, avant même les maisons, avant même les visages. Il surplombe la rue sans utilité, mais continue d’imposer sa présence. Lourde, massive, dérangeante. Suspendu au-dessus des toits, il nargue les habitants par son absurdité.

En dessous de lui, Marchienne-au-Pont semble vivre dans son ombre. Sa carcasse raconte un passé prospère, aujourd’hui révolu, et laisse derrière elle un quartier à l’abandon, marqué par les friches et les traces d’une activité qui a déserté les lieux. Lui qui fait de son nez par-dessus les cheminées est silencieux et pourtant semble déranger, bien plus que le vacarme incessant de la rue.

« Regardez vers le ciel, et imaginez vous Paris, ce tuyau c’est un peu comme notre Tour Eiffel », lance l’agent immobilier à Yamina, pour la convaincre d’acquérir la maison au numéro 399. Moins cher qu’à Uccle. Contrainte à revoir ses attentes à la baisse, Yamina finira par acheter la maison pour elle et ses enfants, malgré le monstre de fer qui domine sa terrasse.

Cicatrice de fer

Le tuyau est comme une grande relique des années prospères de la région. Il fut un temps, où ce gazoduc avait une raison d’être. Dans son conduit circulait un gaz chargé de monoxyde de carbone et d’hydrogène. Un chemin lui avait été construit de toutes pièces entre un haut-fourneau du site de Thy-Marcinelle et la centrale électrique de Monceau, afin de produire de l’électricité. Une logique industrielle qui ne s’encombrait pas du paysage des riverains.

La rue de Châtelet tournait alors à plein régime, portée par les usines qui fonctionnaient de jour comme de nuit, les cafés qui accueillaient les ouvriers après leur journée de travail et les commerces de proximité qui s’étaient greffés au quartier. Boulangerie, quincaillerie, cordonnier, tout se trouvait ici, dans une commune qui se suffisait presque à elle-même.

Mais cette époque n’est plus qu’un souvenir. Le déclin progressif des zones industrielles a entrainé celui de la rue. Le tuyau n’alimente plus rien. Le démolir couterait trop cher. Alors il reste là. Figé dans un environnement où il peine à trouver sa place. Les vitrines des commerces sont vides, défraîchies, parfois barrées de rideaux de fer.

Alors comment vivre là ou la vie est partie ?

N°377

Un homme relève son courrier avant de remonter vers la porte de sa maison avec la tranquillité de ses habitudes. Il ouvre sans hésiter, comme on accueille quelqu’un qui passe depuis longtemps déjà. À l’intérieur, une odeur de cigarette saisit les narines. La lumière peine à se frayer un chemin à travers les fenêtres de son rez de chaussé.

Il est onze heures passées et dans peu de temps, les douze coups de midi retentiront depuis le poste de télévision, avec Jean-Luc Reichmann en maître de cérémonie. « Ça, c’est mon petit rituel quotidien », ricane Dominique. Un de ceux qui structurent ses journées depuis qu’il est pensionné.

Dominique 63 ans, a passé 38 ans de sa vie de l’autre côté de la rue chez Arcelor Mittal. L’usine il la connait dans son corps, dans ses nuits et dans ses douleurs. « L’usine ça m’a crevé, crevé ! »

D’abord il commence à la coulée continue, quinze ans dans le fond, là où il fait « crevant t’chaud ». Il grimpe ensuite les échelons, et travaille comme pontier. De sa cabine, il pilote des ponts roulants et des grues pour transporter les matières premières et les produits finis. Vingt années à voir le travail se faire en contrebas, à entendre les bruits sourds, les ordres, les machines et subir la routine qui avale les journées.

Dominique mettait parfois la radio sur le pont, dansait seul quand personne ne le regardait ou grignotait des cacahuètes dont les coquilles valsaient par-dessus sa cabine. Ces moments-là étaient précieux. Moins abrutissants.

Chez ArcelorMittal, il faisait partie d’une lignée. Son père y a travaillé 41 ans, ainsi que son grand-père, ses cousins, ses frères. Toute une généalogie ouvrière ancrée dans ce quartier, dans cette rue, dans cette maison même, que ses grand-parents ont habitée avant lui.

« 6h-14h, 14h-22h, 22h-6h », le corps suit jusqu’au moment de trop. Les changements incessants d’horaires lui ont causé 12 ulcères à l’estomac, les mouvements répétitifs du pont lui ont laissé un problème discal et ses yeux ont été brulés par une poudre trop chaude, faute de lunette de protection. Il raconte cela sans acrimonie, comme on évoque de bêtes accidents de travail.

Il est pensionné depuis janvier 2025, un an plus tôt que prévu. « J’étais sous certificat, mais je ne l’ai jamais dit à mes collègues » dit-il avec une gêne encore palpable. Il y a des lieux qui vous usent et qui pourtant vous définissent. « En face », il n’y retournera jamais, pas pour les visites, pas pour les invitations. Il y est trop allé.

Depuis sa mise au repos, ses journées ont pris une autre forme. Celle de la solitude. Il ne sort presque jamais. Pas quand il fait moche et surtout pas quand il pleut. « Je sortirai quand le beau temps reviendra ». Peut-être. Des paroles flottantes comme une promesse à soi-même qu’on ne sait pas toujours tenir. Il s’en tient à rester dans sa maison, faire de petits travaux, nettoyer, cuisiner et s’occuper de son fils, Fabian.

Une semaine sur deux, Fabian structure ses journées. Il a 34 ans et est atteint de la maladie de Williams, une maladie génétique rare. Il part toute la journée en centre et revient le soir, se faire chouchouter par son papa. Son repas chaud l’attend sur la table, à la sortie du van qui le ramène du centre. Quand Fabian est chez sa mère, la maison se vide, plus qu’elle ne l’est déjà. Et ce sentiment qu’il n’aime pas trop nommer revient le titiller. Il se sent seul. « Fabian, c’est comme mes deux yeux », il est tout ce qu’il lui reste.

« J’en ai plus rien à foutre de la famille », feint Dominique. Il ne voit plus qu’une seule de ses deux filles, Astrid. Jennifer a choisi sa mère quand ses parents se sont séparés. Malgré sa déception, il continue d’espérer une réconciliation et lui renvoie parfois des messages, qui restent sans réponse : « Tu me manques ma chérie hein ». Séparé depuis un an et demi de la mère de ses enfants, il attend le 19 juin 2026, date de signature du divorce, comme une date charnière. « Après ça, je serai bien plus heureux ».

N° 393

Quand la porte blanche s’ouvre, une femme âgée aux cheveux courts et blancs se présente dans l’embrasure. Elle raconte une autre manière d’habiter cette rue, une histoire qui ne commence pas avec l’usine. Maria a 76 ans, cela fait une vingtaine d’années qu’elle est là. Elle achète la maison après des années difficiles, après une vie marquée par les meurtrissures.

Maria a connu la violence, la rue, les centres d’accueil. Elle a ensuite reconstruit sa vie comme elle a pu, travaillé, composé avec les moyens du bord. Les traces de peintures blanches sur son training léopard en disent autant qu’elle. « Quand on n’a pas d’argent, on apprend à tout faire soi-même », dit-elle avant d’ajouter : « Je suis tellement fière de moi ».

Chez elle, tout raconte cette conquête : les vêtements, ses « linges », qu’elle aime par-dessus tout ; les tringles chargées, les objets gardés avec soin. Cette manière de faire de la maison un endroit à elle, après avoir connu tant d’années à ne pas vraiment avoir de toit à soi. Sa maison est chaleureuse. Elle y a installé ses habitudes et ses petits brols. Sur la table du salon, d’énormes bonbonnières attendent ses petits-enfants, qui passent, mais pas assez souvent que pour combler sa solitude.

Maria parle du quartier comme d’un lieu abîmé. C’était mieux avant. Tout le monde se connaissait, se rendait visite, partageait le café et des moments simples. « On prenait des tables, on mettait tout devant et on prenait le goûter ensemble, y a plus, maintenant. C’est devenu un quartier de ploucs ».

Comme son voisin, elle sort peu. Ou du moins jamais seule. Elle a déjà été agressée et préfère attendre son mari pour aller faire les courses ou marcher un peu. Elle reste alors dans sa maison en compagnie de Capsule, son petit chat. Chez Maria, l’intérieur devient une manière de tenir face à l’extérieur.

N°321

À seulement quelques mètres, une large allée bétonnée s’enfonce sur le côté. Elle débouche sur une grande cour où l’air et la lumière semblent enfin prendre leur place. Le décor change. Dans la cour d’Antonio, des nains de jardin colorés s’amusent dans un parterre garni de fleurs, de petits garages sombres laissent apparaître des motos en réparation et les fils de linge pendent au-dessus des têtes.

Antonio fait partie de cette immigration italienne arrivée massivement après la Seconde guerre mondiale, notamment suite aux accords « charbon-bras » de 1946 entre la Belgique et l’Italie. À cette époque des milliers d’italiens viennent travailler dans les mines de charbon de la région.

Lui, arrive à l’âge de 6 ans. Onze ans plus tard, il commence à travailler juste en face de sa maison actuelle, à l’usine Léonard-Giot. Fondée en 1862, spécialisée d’abord dans la chaudronnerie du cuivre avant de se tourner vers la fonte et les aciers spéciaux, elle occupait à elle seule un terrain de plus de six hectares.

Fermée en 1978, la majorité des bâtiments a été rasée dans la foulée. Ce qui reste, ce sont les façades et les toitures des anciens bâtiments donnant sur la rue, classées au patrimoine wallon en 2007, donc intouchables. Derrière, la SPAQuE a déjà réhabilité le site et dépollué les sols. Sur le terrain attenant, on a parlé d’un supermarché, d’un Aldi, d’un Colruyt, même d’un centre commercial. Mais on en parle encore. Rien ne bouge.

« Ils font beaucoup de promesses hein m’feye, puis y’a rien qui se passe. Ils ont voulu commencer à nettoyer la façade classée, un mec est venu il a nettoyé trois briques », dit-il en pointant dix centimètres carré d’un bout de mur passé au karcher.

Antonio parle du passé sans nostalgie excessive, mais avec une précision de ceux qui ont vu les choses se transformer sous leurs yeux. Après de nombreuses années à l’usine, il se décide à monter la sienne. Sa propre entreprise de porte blindée installée plus loin dans la rue de Châtelet.

On sent chez lui la satisfaction de celui qui a tenu bon, qui a bâti quelque chose ici dans ce morceau de rue. Il est heureux de sa réussite. La seule chose qui pourrait encore améliorer son quotidien, c’est qu’on enlève cet « affreux tuyau ». « Ils ont eu de l’argent pour le mettre, reste plus qu’à faire pareil pour l’enlever », s’amuse-t-il.

Les travaux avancent plus lentement que les promesses qu’on annonce. Plus loin dans le quartier de Marchienne-au-pont, conformément à son plan de modernisation, la Sambrienne rénove 48 logements sociaux, pendant que la ville multiplie les chantiers de voirie et les plans de rénovation dans plusieurs quartiers.

Rue de Châtelet, la friche Léonard-Giot, elle, a déjà été prise en charge par la SPAQuE : déconstruction, désamiantage, dépollution des sols. Mais depuis, plus rien ne bouge, sur le terrain rien n’a vraiment pris racine. Cela fait 10 ans que la zone doit accueillir des logements, de petites et moyennes entreprises.

Dominique, lassé de ce sentiment d’abandon, a déjà appelé plusieurs fois les services de la ville pour signaler d’énormes trous dans la chaussée. « Ils sont venus une fois, ou ils ont dit qu’ils viendraient. Je ne sais plus bien ». Et chaque passage laisse un peu plus de traces, sur la route, comme sur sa voiture.

Alors le quartier reste suspendu, dans l’attente qu’on tienne enfin parole. Le tuyau a vu les années fastes et maintenant surplombe une rue qui se vide de ses repères. Lui aussi est coincé, sans l’argent nécessaire pour déménager. Alors il reste là, trop grand pour qu’on l’ignore, trop encombrant pour qu’on l’aime, suspendu au-dessus des toits de la rue de Châtelet comme une question sans réponse, posée depuis des décennies à un quartier qui attend qu’on s’en occupe.

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