Quand la jeunesse se bat pour préserver la mémoire et la langue araméenne
Crédit photo : Soumaya Bouali
Ce dimanche 5 avril, jour de Pâques, sous la grande salle voûtée de l’église Sainte Marie Mère de Dieu à Jette, les rites religieux semblent s’être figés deux mille ans en arrière. Durant trois heures, les voix des choristes font vibrer l’église de chants bibliques, portées par une volonté farouche de préserver une langue millénaire. Mais qu’est-ce qui, aujourd’hui encore, maintient en vie cette langue, qui n’existe même pas sur Google Traduction ?
Après un Carême de cinquante jours, période de jeûne où l’on délaisse la viande et les produits dérivés pour nourrir son âme, vient enfin la fête tant attendue. Pour Simon Yalcin, étudiant en programmation à l’école 42, installé dans sa salle de pause, Pâques est la mise à jour annuelle du système. Un moment où les familles se soudent autour d’œufs durs colorés, chacun tapant le sien contre celui de son voisin, dans un duel fraternel où celui dont la coquille reste intacte remporte la victoire.
Célébrer ces traditions est pour eux une manière de lutter pour se préserver, de maintenir vivante une identité menacée par le temps et l’histoire. « Pendant la célébration de la Résurrection du Christ, toute la famille se retrouve. C’est vraiment l’un des événements les plus importants de l’année », confie-t-il.
Une communauté fragile mais présente
Aucune donnée ethnique ni recensement sur la langue parlée ne permet de dire combien de foyers araméens existent à Bruxelles, souligne Isaline Wertz de l’IBSA. Pour se faire une idée, il faut se tourner vers l’article d’Anne-Marie Mouradian, La Communauté Arménienne de Belgique : une communauté centenaire, en transition, qui estimait, en 2018, la population araméenne à quelque 25 000 personnes, principalement concentrées à Bruxelles et à Anvers.
Dans un contexte marqué par l’intensification des conflits au Moyen-Orient, cette messe de Pâques prend un sens particulier. Elle rend hommage aux disparus et à leurs familles, tout en célébrant la résurrection du Christ, source d’espérance et de renouveau. Cet hommage résonne comme un écho tragique du Sayfo, le génocide assyro-chaldéen-syriaque de 1915, perpétré dans l’Empire ottoman durant la Première Guerre mondiale. Il frappa surtout les populations d’Anatolie orientale et de Mésopotamie, où des centaines de milliers d’Araméens furent massacrés ou contraints à l’exil. Ce génocide a laissé des cicatrices profondes, toujours vives dans la mémoire collective araméenne.
Le rituel, un acte de résistance
Pour ce jour sacré, l’église se remplit plus vite que d’ordinaire. Dans la nef, la disposition des fidèles compose un tableau vivant, régi par des codes millénaires. À droite, les hommes forment une haie de robes blanches et de carrures immobiles. À gauche, les femmes répondent par un océan de dentelles, où le blanc des jeunes filles côtoie le noir profond des épouses.
Parmi elles, Cani Mutlu se tient immobile, son voile noir en dentelle encadrant un visage discret mais chargé de sens. Derrière ce geste familier se cache une histoire, celle de Bakysian, son village d’origine en Turquie, qu’elle n’a jamais vraiment quitté.
« On peut retourner en Turquie sans crainte. Mais vivre là-bas… ce n’est plus possible pour nous. »
Cani Mutlu
« Nous avons dû fuir la Turquie… c’était dangereux, compliqué. Nos familles étaient persécutées pour leur foi et leur culture, et la vie quotidienne devenait impossible. La Belgique, c’était notre seule issue », raconte Cani, assise sur un banc, sur la mezzanine en surplomb de la nef. Elle évoque les papiers, le statut de réfugiés politiques, la naturalisation, mais ce ne sont pas ces formalités qui pèsent dans ses mots. Ce qui compte, ce sont les vies laissées derrière, les racines arrachées.
« On peut retourner en Turquie sans crainte. Mais vivre là-bas… ce n’est plus possible pour nous. Les villages ont changé, la vie sociale et religieuse n’est plus la même. Nos racines y sont encore, mais nos vies se sont construites ici, et la sécurité et la liberté de pratiquer notre foi n’y sont plus garanties », souffle-t-elle, le regard perdu quelque part entre ici et là-bas.
Témoignages des jeunes gardiens de la mémoire
Dans le silence de ces souvenirs, Julius Aydin complète : « La vie de nos parents et de nos grands-parents là-bas était rude. La cohabitation avec les Kurdes et les Turcs était tendue. Les chrétiens étaient souvent visés. C’est cette pression, cette peur constante, qui les a poussés à partir. »
Corman Daniel ajoute, les yeux fixés sur l’autel : « On ne peut pas oublier. Si nous sommes ici aujourd’hui, c’est grâce à ceux qui nous ont précédés. Ils ont traversé des épreuves, connu des persécutions, vécu des choses extrêmement dures. À mes yeux, le minimum est de faire vivre ce qu’ils nous ont transmis : continuer les rites, préserver notre identité, surtout à une époque où nous sommes moins nombreux qu’autrefois. »
Intégration et nouvelles racines
Simon Yalcin raconte l’intégration comme une lente conquête. « Au début, c’était pas facile. Mon père était le premier étranger de la rue. Il travaillait tard, rentrait quand tout le monde dormait presque, et les voisines le surveillaient par la fenêtre. C’était spécial. » Aujourd’hui, il sourit : « Aujourd’hui, on est très bien intégrés. Et partager notre religion avec le pays d’accueil, ça aide. »
La famille de Ninos Lahdo vient de Syrie, d’un petit village nommé Qamishli. « Mon père est arrivé dans les années 80, après la mort de son père. Là-bas, la vie était compliquée, surtout pour une maman seule avec six enfants. Comme ses oncles vivaient ici, il a décidé de tenter sa chance et de venir. Ma mère, elle, est arrivée en 2000, après s’être mariée avec lui. »
Toutes ces histoires montrent que, malgré les terres quittées et les vies refaites, la communauté araméenne persiste. Elle s’enracine dans le lien entre les familles et dans la transmission des événements culturels et religieux. Ces traditions partagées assurent la continuité de son identité.
La jeunesse comme sentinelle de la langue
Un peu en retrait, du côté du comité, d’autres veillent à ce que cet ordre tienne. On retrouve Stefaan Yalcin, le grand frère de Simon. Un homme des deux mondes. Fiscaliste chez PwC la semaine et gardien du temple le dimanche. Arrivé dès 8h15, bien avant que la nef ne commence à se peupler et que les rangs ne se serrent. Pour lui, venir tôt est déjà une manière de résister à l’oubli. « La motivation intérieure s’effrite parfois »,reconnait-il. Alors il s’impose cette régularité, convaincu que sinon, « la langue du Christ finirait par se perdre, petit à petit ».
«Dès qu’on se retrouve à l’église ou ailleurs, on s’aborde comme si on se connaissait depuis toujours. Et c’est précisément cela qui nous permet de continuer à exister. »
Julius Aydin
Simon Yalcin, vif et décontracté, ne vient à l’église que pour les grandes célébrations, tandis que Stefaan, fidèle à chaque rituel, y assiste tous les dimanches. Pourtant, l’héritage coule dans leurs veines avec la même intensité, et tous deux partagent l’espoir de transmettre aux générations futures la langue et les coutumes religieuses.
À quelques pas de l’autel, Julius Aydin, 22 ans, sous-diacre, ajuste sa longue robe blanche.
La croix formée par la ceinture brodée d’or et de bleu roi repose sur ses épaules. Elle indique clairement sa fonction sacrée. Elle l’engage à soutenir le chant, à lire les textes liturgiques et à assister le prêtre dans les rites codifiés. Dans la salle de classe de l’église où il a appris l’alphabet araméen, il déclare : « Être araméen, c’est une fierté. C’est parler la langue du Christ, celle de ses disciples. Peu de gens peuvent dire cela. Mais c’est aussi un devoir, car notre communauté est fragile. Chaque tradition que nous préservons est une lutte pour ne pas disparaître. »
Julius, accompagné d’autres jeunes hommes, chante à l’unisson tour à tour, les voix masculines rebondissant sur les harmonies féminines. Lorsque les derniers échos du chant s’éteignent, il confie : « Nous formons une famille, même ceux qui ne se connaissent pas. Dès qu’on se retrouve à l’église ou ailleurs, on s’aborde comme si on se connaissait depuis toujours. Et c’est précisément cela qui nous permet de continuer à exister. »
Entre tradition et modernité
Pour combler le fossé linguistique, certaines églises proposent désormais des sous-titres en français et en néerlandais pour mieux suivre le prêche. Daniel se souvient : « Ce qui me donne envie d’apprendre, c’est la compréhension. » Julius ajoute : « Quand on me demande d’où je viens, je réponds toujours : Araméen. Certains ne situent pas, mais dès que je parle de la langue du Christ, les regards changent. »
L’exil a brisé la transmission naturelle , selon Ninos: « Avant, en Syrie ou en Turquie, la langue et la religion se transmettaient naturellement. Ici, entouré de gens d’autres confessions ou athées, c’est plus compliqué. »
Héritage et persistance
Malgré les migrations et les épreuves, la communauté araméenne de Bruxelles continue de se maintenir à travers ses rituels et ses rencontres. Chaque célébration, chaque repas partagé, chaque chant à l’église devient un acte de mémoire et de transmission.
Pour les jeunes, comme Ninos ou Simon, l’enjeu dépasse lalangue. Il s’agit de faire vivre les valeurs, la foi et la famille, de relier le passé au présent. Stefaan Yalcin résume bien cette responsabilité : « On a reçu tout cela de nos parents. Aujourd’hui, c’est à nous de nourrir cette mémoire pour que cela continue. »
Lorsque les dernières notes s’éteignent, l’église retrouve son silence. Mais l’identité, elle, reste vivante grâce à ceux qui choisissent de parler, chanter et célébrer, défiant le temps et l’oubli. Dans ces gestes quotidiens réside le vrai miracle : un héritage qui ne s’éteint pas.
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