Le palais de justice de Verviers en sursis ? 

Quand les étançons témoignent de l'abandon

par

Alexandre Capart

Quand les étançons témoignent de l’abandon

Alexandre Capart

Emprisonné par des étançons depuis l’été 2014, le bâtiment principal du palais de justice de Verviers n’accueille plus aucune audience. Ce qui devait être une mesure temporaire, perdure et aucune solution ne semble voir le jour.  Ce qui a obligé la justice verviétoise à s’adapter et à prendre son mal en patience.  

Il est neuf heures pétantes ce mercredi matin, le Tribunal Correctionnel de Verviers s’éveille déjà dans un va-et-vient incessant. Les dossiers s’enchaînent et les visages défilent. Fraude, port illégal de cannabis, vols de voitures, les prévenus se succèdent dans la petite salle de droite rue du Tribunal 4. Dans ce ballet incessant, Luc Brunclair, un irréductible chroniqueur judiciaire est assis dans le fond de la salle. Il assiste scrupuleusement aux échanges entre avocats et le ministère public tout en griffonnant quelques informations sur son carnet. « Il n’y a vraiment rien d’intéressant aujourd’hui », souffle-t-il à l’issue des séances du matin. « Des vols de voitures, des petites affaires de cannabis, … Je ne peux rien faire avec ça », grimace-t-il. Il faut dire que l’homme de 75 ans à la voix rauque, visiblement fatiguée par le temps, en a vu d’autres. « Ça fait 42 ans que je viens tous les jours au palais de justice. J’ai connu la grande et belle époque où Verviers avait un palais de justice digne de ce nom », indique le journaliste indépendant qui a travaillé pour La Meuse, l’Avenir, le PAN, ou encore Radiolène (l’ancienne radio verviétoise de la RTBF) qui rédige encore quelques compte rendus pour la télévision locale verviétoise, Vedia.  

La nostalgie finit par l’emporter, Luc Brunclair se remémore ses souvenirs, le regard ailleurs. Et au fur et à mesure que sa cigarette se consume, il regrette la grandeur du palais de justice, perdue depuis plus de 10 ans. « Tu veux qu’on y fasse un tour ? Je te préviens, il y a beaucoup de choses à raconter ». Le chroniqueur s’aventure dans l’ancienne partie du palais de justice de Verviers. Le chemin est simple. Il suffit d’emprunter une porte barrée par un symbole « interdit au public », en jaune fluo. « C’est quand même très mal indiqué. Je m’y perds aussi à chaque fois ». 

Une toiture « sabotée par les soldats allemands »

Derrière cette porte, se présente un tunnel de cloisons en bois. « Ils l’ont construit pour protéger en cas de chutes de pierres de l’ancien palais de justice. On en est arrivé là … ». Pourtant, la salle des pas perdus de l’ancien tribunal de Verviers rayonne par ses vitraux. Imaginé par l’architecte bruxellois, l’édifice a été construit entre 1830 et 1850. « C’est un lieu splendide avec une belle mezzanine et des superbes vitraux. On voit vraiment l’influence néo-classique de l’époque. Ici, toute la société se réunissait. Ce palais me tient particulièrement à cœur ». Mais c’est pendant la Seconde Guerre mondiale que son état s’est dégradé, notamment au niveau de la toiture. « Ce sont les soldats allemands qui ont saboté la toiture. Ils ont coulé du béton dans la toiture pour faire en sorte qu’elle soit trop lourde et s’effondre », raconte Luc Brunclair. 

« C’est un véritable gâchis pour bâtiment si important dans le patrimoine verviétois »

Yves Wynants, Bâtonnier de l’ordre du Barreau de Verviers

Mais la beauté de cette grande salle est rapidement éclipsée par un mur d’étançons qui barre l’ancienne entrée du bâtiment. Ces structures métalliques sont devenues obligatoires pour soutenir l’aile ouest qui menace de s’effondrer. Une situation jugée déplorable par le Bâtonnier de l’ordre des avocats du Barreau de Verviers, Maître Yves Wynants. « Ces barres sont là depuis l’été 2014 et l’aile Janson (NDLR : l’aile ouest) est totalement fermée au public. Même les greffiers et les magistrats n’y ont plus accès. Il n’y a plus de toit. Les oiseaux viennent. Il y a des fientes de pigeons et du beau mobilier abandonné. C’est terrible », précise-t-il. « Il n’y a plus de toit. La pluie s’infiltre dans le bâtiment. C’est un véritable gâchis pour un bâtiment si important dans le patrimoine verviétois ».

Depuis lors, c’est dans la nouvelle aile, baptisée « Nord », que l’essentiel de l’activité judiciaire verviétoise se concentre. Inauguré en 1995, le bâtiment rouge, bardé de branches métalliques, tranche avec l’élégance de l’ancien palais. Un bâtiment froid qui regroupe le tribunal correctionnel et la chambre du conseil montre déjà ses limites. Luc Brunclair observe le lieu avec un regard critique. « C’est une solution de dépannage », lâche-t-il. « Cette annexe n’est plus à jour. C’est assez préoccupant. Et ça pose question ». Le chroniqueur, habitué au confort de l’ancien palais a eu du mal à s’y habituer, tout comme le Bâtonnier. « Forcément, la justice verviétoise a perdu en qualité et en efficacité. Toute la justice a été concentrée dans un nouveau bâtiment, tout ce qu’on avait dans un nouveau bâtiment, très exigu. On se marche sur les pieds. Ça crée de l’inconfort pour les juges, pour les greffiers, les avocats et même pour le public. La salle des pas perdus n’a rien à voir avec celle du grand palais », glisse Yves Wynants.

Du « Bricolage  » organisationnel

Multiplication des audiences, changements de salles, reports et même transferts de détenus en pleine salle des pas perdus, le palais de justice s’organise dans des conditions compliquées. « Quand la salle d’audience du tribunal correctionnel est occupée, les détenus doivent traverser le palais de justice. Donc il y a des policiers qui doivent installer des barrières Nadar pour écarter les gens du passage. C’est assez atypique. C’est clairement du bricolage », raconte Yves Wynants. 

Comme aucune décision n’est prise pour améliorer les conditions, j’ai changé de spécialisation pour éviter les soucis d’infrastructure 

Un avocat verviétois qui préfère rester anonyme

Une situation difficile qui pousse à bout des avocats. À Verviers, un avocat qui préfère rester anonyme raconte qu’il a préféré se réorienter pour avoir de meilleures conditions de travail. « Les affaires de famille sont traitées dans le vestiaire des magistrats. C’est une pièce trop petite. Et parfois, il y a cinquante personnes dedans. C’est devenu invivable », lâche-t-il après avoir abandonné les affaires de famille à cause de ces problèmes d’infrastructures. « Cet endroit n’est plus du tout légitime pour la justice. Par exemple dans une affaire de divorce, l’homme et la femme doivent emprunter le même couloir très exigu. Et c’est déstabilisant. Il y a un manque de distance qui entrave le bon fonctionnement de la justice. Comme aucune décision n’est prise pour améliorer les conditions, j’ai changé de spécialisation. Je suis dans le correctionnel et dans les affaires de roulage. Ça me permets d’éviter les soucis d’infrastructures »

Si en interne, le même constat est limpide, l’extérieur du bâtiment laisse, lui aussi, entrevoir les faiblesses de la structure. Les étançons et les structures métalliques oranges de la façade ouest font partie du paysage verviétois depuis plus de 10 ans. « C’est au point mort pour le moment ! C’est incompréhensible », poursuit Luc Brunclair qui ne se fait pas d’illusion. « Il y a des promesses qui sont faites, mais je pense que je ne verrai jamais le bâtiment à 100% opérationnel ». 

La balle est dans le camp de la Régie des Bâtiments

Gestionnaire de l’immobilier de l’état, c’est la Régie des Bâtiments qui est responsable du dossier. En 2021, l’instance fédérale a obtenu un permis pour déconstruire le toit de l’aile Janson en prévoyant d’y installer un parapluie afin de protéger l’édifice. Mais ce parapluie n’a jamais été installé. En juin dernier, la ville de Verviers a tiré la sonnette d’alarme. « Nous avons saisi Conseil d’Etat parce que le toit-parapluie était la condition sine qua non pour maintenir le palais dans un bon état. Le palais de justice est essentiel pour l’activité économique dans la ville et pour garantir des services proches pour les justiciables de l’arrondissement », relate Maxime Degey, le bourgmestre de la cité lainière, qui a eu gain de cause de la part du Conseil d’Etat. Dos au mur, la Régie des Bâtiments a alors introduit un nouveau permis, sans le parapluie-toit, qui a été refusé par la région wallonne. « Depuis, la régie nous a assuré qu’ils allaient trouver une solution pour stabiliser le bâtiment. Mais on ne veut pas que l’inaction ne retarde trop les choses et que le palais deviennent entièrement insalubre ». À l’heure actuelle, aucune échéance n’a été officiellement annoncée par la régie des bâtiments. Mais celle-ci s’est déjà activée sur le dossier de la construction de la nouvelle prison, qui devrait commencer en 2030. En attendant, le palais de justice, reste lui, soutenu par ses étançons.

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