Enfants d’Ukraine, nés trop tard pour être protégés

Des enfants ukrainiens n'ont pas de statut légal en Belgique

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Crédits photo : Anna Guay (CC BY-ND)

Des enfants ukrainiens n’ont pas de statut légal en Belgique

Crédits photo : Anna Guay (CC BY-ND)

En Belgique, les familles ukrainiennes sont confrontées à un mur administratif. Les enfants nés après le 24 février 2022 n’avaient déjà pas accès à la protection temporaire, contrairement au reste de leur famille. Mais depuis juillet 2025, les conditions concernant le regroupement familial se sont durcies. Des enfants se retrouvent ainsi sans statut légal. 

Maryna est assise dans un canapé marron situé au septième étage d’un immeuble de la rue de la Loi. Le soleil de fin d’après-midi illumine les murs blancs des bureaux de l’Ukrainian Voice Refugee Committee. Armoires vides, tables éparpillées, poufs verts criards posés aléatoirement sur la moquette et câbles apparents : l’organisation ne semble pas avoir pris pleine possession de ses locaux. La pièce où se trouvent Maryna et sa fille fait aussi office de salle de classe, comme en témoignent les mots écrits en français sur le tableau blanc. Dans le bureau adjacent, une équipe de cinq travailleuses s’affairent sur leurs ordinateurs portables.   

La jeune maman pose un regard tendre sur Arina, 3 ans, son bras enroulé autour d’elle. Sa fille a les yeux scotchés sur le téléphone. Maryna réfléchit un moment. Puis, elle se lance, hésitante: “Je suis effrayée, car Arina n’a pas de statut légal. Je ne sais pas quoi faire, nous ne pouvons ni bouger, ni revenir en arrière. Je suis inquiète pour le futur”. Comme 93 000 autres Ukrainiens, la jeune maman a trouvé refuge en Belgique pour fuir la guerre. “La Belgique était une évidence car, chez moi, j’ai eu quelques cours de néerlandais et de roumain, une langue qui se rapproche un peu du français”. 

Sur sa vie d’avant et son départ, Maryna reste évasive. Elle se contente d’évoquer sa ville natale, Tchernivtsi, dans l’ouest de l’Ukraine. “Même si nous n’étions pas directement sur la ligne de front, cela restait dangereux. Il n’y avait ni électricité, ni travail.” Partir a été un arrachement, mais rester aurait été pire. 

Grandir en Belgique sans existence légale

Elles sont arrivées par avion, en juin. Fin août, Maryna s’est rendue à l’Office des Étrangers, rue Belliard. Là-bas, elle a demandé la protection temporaire, pour elle et sa fille. Une demande accordée… uniquement pour Maryna. “Elle s’est alors dirigée vers notre association pour demander une aide administrative”, souligne Alyna Melnychuk, cheffe du département ‘mobile’ dans l’association venant en aide aux expatriés pour tout type de démarches. Elle se tient droite, au côté de la jeune maman, sur une chaise en plastique, et se charge de traduire ses propos. 

Les enfants ukrainiens nés après le 24 février 2022 – premier jour de l’invasion russe – ne peuvent pas prétendre à la protection temporaire. Créée par l’Union européenne, elle permet aux personnes fuyant la guerre de bénéficier d’une protection immédiate. Une fois dans le pays d’accueil, elles peuvent accéder rapidement au logement, aux soins et au travail sans passer par la procédure classique d’asile. Christine Flamand, juriste et chargée de cours en droit des réfugiés à l’Université Catholique de Louvain, complète : “Les enfants nés après le début du conflit, ou nés hors d’Ukraine, ne sont pas considérés comme ayant fui cette situation et sont exclus des critères pour en bénéficier.” 

Née après le début de la guerre, Arina n’y a donc pas droit. “Sans statut légal, elle ne peut pas bénéficier d’une assurance, c’est dangereux pour sa santé”, regrette Maryna. La petite fille ne possède pas non plus de visa, sésame obligatoire pour séjourner en Belgique. Elle dispose donc de 90 jours sur le territoire de l’Union européenne avant d’être rapatriée en Ukraine. Aujourd’hui, le délai est dépassé : Arina est désormais en situation irrégulière. Pourtant, un retour dans le pays natal rebute la famille. “J’aimerais rester en Belgique, pour m’y installer et trouver un travail”, espère Maryna. “Je me sens en sécurité dans ce pays, c’est un bon endroit pour voir mon enfant grandir. Arina a même été acceptée dans une école !

Le regroupement familial, une porte qui se referme

Pour poursuivre son rêve d’intégration, Maryna s’est alors tournée vers le regroupement familial. Jusqu’à récemment, les conditions étaient spécialement allégées pour les réfugiés ukrainiens. Mais un changement de loi intervenu en juillet 2025 a durci les conditions d’accès. “Je lui ai dit qu’elle s’y était prise tard, qu’elle aurait dû s’y rendre plus tôt”, se désole la coordinatrice Alyna. 

Désormais, les familles doivent remplir des conditions plus strictes, notamment sur les revenus. Alyna s’explique : “Pour pouvoir prétendre à la réunification familiale, le revenu du parent doit atteindre une somme aux alentours de 2 300 euros. Or, Maryna touche un CPAS à hauteur de 1 700 euros, ce qui n’est pas suffisant.” La maman acquiesce. “Je devrais utiliser mon temps libre pour travailler, mais je passe la plupart de mon temps à remplir des papiers administratifs”.

Comme preuve matérielle de ces complications, Maryna sort de son sac des papiers de la commune de Jette. Le 11 février, elle a reçu un nouveau refus pour une demande de regroupement familial. Motif invoqué : vide juridique. 

Un appel à l’aide d’onze mères ukrainiennes

Son cas s’inscrit dans une réalité plus large. Mi-janvier, un collectif de onze mères ukrainiennes expatriées en Belgique a écrit une lettre ouverte, publiée par Promote Ukraine. Destinée à la ministre de la Migration, Anneleen Van Bossuyt, et au commissaire européen chargé des Affaires intérieures et de la Migration, Magnus Brunner, cette lettre interpelle les responsables politiques face à cette réalité préoccupante.

Ces mères sont aussi confrontées aux difficultés imposées par le vide juridique. “Elles n’ont pas les vaccins et ne peuvent pas obtenir les assurances nécessaires pour leurs enfants. Les visites chez le médecin leur coûtent en plus très cher”, relate Anastasiia Sheremok, interne au service juridique de Promote Ukraine. 

Pour Promote Ukraine comme pour Ukrainian Voice, l’aide aux familles réfugiées est un combat quotidien. “Nous recevons chaque jour des familles ayant reçu un refus de protection temporaire. Une famille originaire de Kiev s’est pointée ce matin dans nos bureaux. Seuls la mère, le père et l’aînée vont recevoir la protection temporaire. Les deux petites, Sarah et Olena, sont nées trop tard pour en bénéficier”, narre Alyna, d’Ukrainian Voice. 

Cette absence de protection se révèle être une catastrophe pour la famille. “Olena a de graves problèmes de santé, qui nécessitent une prise en charge hebdomadaire. L’absence de statut légal pose un grave problème pour la santé de l’enfant”, s’inquiète la coordinatrice. “La famille est complètement désemparée face à la situation”. 

Une dernière option pourrait être envisagée : un visa humanitaire. Un processus long qui ne porte pas toujours ses fruits. Mais Alyna l’avoue, Ukrainian Voice ne maîtrise pas ce cas spécifique.  “Nous basons notre expérience sur les dossiers envoyés par les familles. Nous n’en avons reçu aucune pour ce type de visa.” Le cas de Maryna, par exemple, n’entrerait pas en compte d’après elle. “Elle vient de l’Ouest de l’Ukraine, une région moins exposée. Je ne suis pas certaine qu’elle puisse dès lors postuler pour un visa humanitaire.” 

En 2027, cela fera 5 ans que l’invasion russe en Ukraine aura débuté. Les ressortissants ukrainiens sur le territoire belge depuis 2022 pourront alors bénéficier d’un droit de séjour illimité selon le droit des étrangers. “Il faudra réfléchir à ce qui va se passer au bout des 5 ans, la Commission va devoir prendre des décisions, mais elles sont pour l’instant inconnues”, instille Christine Flamand. 

A la fin de la discussion, Maryna relâche ses épaules et esquisse un léger sourire. Elle prend sa fille dans ses bras et s’approche de la fenêtre. Ensemble, elles contemplent le paysage d’immeubles de verre et d’acier du Quartier Européen. Depuis quelques mois, Bruxelles est leur nouveau chez soi. Une nouvelle maison, qui tarde cependant à leur donner les clés. 

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