Ce qu'il reste après le chaos

Dix ans après les attentats de Bruxelles, Émilie et Sabine continuent de vivre avec le traumatisme

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Photos : Hortense Beguin

Dix ans après les attentats de Bruxelles, Émilie et Sabine continuent de vivre avec le traumatisme

Photos : Hortense Beguin

10 ans après le double attentat qui a marqué la Belgique en mars 2016, chaque son, chaque geste peut encore réveiller le passé. Survivantes, Émilie et Sabine racontent ce qu’il reste après le chaos.

À 7h58, au début du printemps de 2016, une puissante détonation vient assombrir les timides rayons de soleil qui traversent les fenêtres du hall de l’aéroport de Zaventem.

Émilie Petit, 19 ans à l’époque, est venue déposer sa famille à l’aéroport. Elle pense à ce moment-là qu’un avion a mal géré son atterrissage, finissant son freinage dans une des façades de l’aéroport. La réalité est tout autre. Un homme vient de commettre un attentat suicide, en pleine heure de pointe, dans le hall des départs de l’aéroport international de Bruxelles.

La famille a à peine le temps de réaliser ce qui se passe qu’une deuxième bombe explose près de l’accueil d’American Airlines, où de nombreux passagers attendent d’enregistrer leurs bagages à destination de New-York. Tout bascule. Une partie du plafond s’effondre sous la déflagration. Le souffle de l’explosion réduit en éclats les grandes baies vitrées, projetant des débris partout. En quelques secondes, le hall se remplit d’un épais nuage de poussière, brouillant les repères et étouffant les sons. Prise de panique, sa mère attrape sa petite sœur par le bras, d’une force qui lui laissera des traces sur le poignet, pour se précipiter hors de l’aéroport.

Émilie reste couchée au sol, seule. Brutalement, le silence s’installe. Un silence lourd, qui contraste violemment avec l’agitation des voix qui anime habituellement ce lieu. Encerclée de grosses valises et de chariots, elle est paralysée par la peur. Dans une de ces valises, à deux mètres d’elle, se trouve la troisième bombe. Considérée comme la plus destructrice, elle n’explosera qu’une fois l’aéroport évacué. Cette défaillance technique épargne à la jeune femme une mort certaine.

Une heure plus tard, la terreur revient frapper.

Sabine Borgignons est assise sur une banquette de la rame du métro. Le signal annonçant la fermeture des portes retentit, le métro quitte la station Maelbeek. Dans la voiture numéro 2, il est 9h11 lorsqu’un homme actionne sa charge explosive. Sabine, assise à seulement quelques mètres de lui, est grièvement blessée. Elle survivra, mais ne gardera aucun souvenir de ce qui s’est passé.

Dix ans plus tard, le pays commémore l’un des chocs les plus marquants de son histoire. Si cette date s’inscrit dans une mémoire collective, elle demeure, pour certaines victimes, une blessure intime toujours vive. Sabine et Émilie font partie de ces survivantes. Aujourd’hui, leurs vies ont pris de nouveaux rythmes. Mais les cicatrices, elles, sont toujours là. Visibles ou non.

Un parcours de résilience

Au neuvième étage d’un immeuble, Émilie, 29 ans aujourd’hui, habite avec ses deux enfants Alessandro et Victoria. Les murs de son appartement, tapissés de papiers peints roses, en font sa véritable tanière.  « Je ne sors plus autant qu’avant. J’évite les heures de pointe, les magasins, j’y vais le moins possible. Amazon, c’est devenu mon meilleur ami. Et Zaventem et Bruxelles, je ne m’en approche plus. » énumère-t-elle. Son quotidien de jeune femme est marqué par des angoisses récurrentes. Ce sont encore les bruits qui la tourmentent aujourd’hui, les sirènes hurlantes des ambulances, des pompiers ou de la police la replongent dans une journée qu’elle aimerait oublier.

Sabine est une mère au calme apparent. Son énergie douce dissimule pourtant des lourdes séquelles physiques héritées de cette journée. Sa main gauche a été brûlée, ses tympans percés, ses vertèbres déplacées et de nombreux éclats de métaux sont restés logés dans son corps. La rééducation est longue, et les rendez-vous médicaux hebdomadaires. Encore en octobre 2025, des fragments étaient retirés de son bras et de sa mâchoire. « Ce n’est pas encore terminé », dit-elle en montrant son lobe d’oreille. « On peut voir une ligne bleue ici, cela signifie qu’un bout de métal est toujours sous ma peau. »

L’attentat représente pour elle un vide de 6 mois dans sa vie. « J’ai été l’une des plus blessées dans l’attentat. Je me trouvais à 1 mètre et demi du kamikaze. Je n’ai aucun souvenir, du tout, il y a plus ou moins trois mois avant et trois mois après. De rien. » Plongée dans un coma artificiel, elle se réveille un mois et demi après les faits. Ses cheveux ont été rasés et son corps porte les traces de multiples opérations.

Son travail de reconstruction passe par le visionnage des caméras de surveillance du métro. Petit à petit, elle tente de reconstituer les faits, de reformer des fragments de mémoire nécessaires pour avancer.

Pendant des années, le mot « justice » est resté en suspens pour Sabine et Émilie, comme une ombre suspendue au-dessus de leur guérison. C’est en décembre 2022, six ans et demi après l’attentat, que s’ouvre enfin le procès. Un événement inédit pour la Belgique, l’un des plus vastes de son histoire judiciaire. Sabine s’y rend deux à trois fois par semaines pendant des mois, affrontant les audiences avec une détermination mêlée d’épuisement. Émilie, elle, choisit de ne pas y mettre les pieds. Mais décide tout de même de faire entendre sa voix par le biais de l’association Life4Brussels. Une association crée par et pour les victimes du 22 mars 2016.

Avancer malgré tout  

Toutes deux parlent d’un avant et d’un après-procès, comme si ce rituel judiciaire marquait un possible retour à une vie normale. Il a apporté une forme d’apaisement : aujourd’hui, la colère s’est estompée. « Je ne comprends toujours pas ce besoin de détruire les autres. Mais il n’y a pas de colère, ça prend trop d’énergie », confie Sabine.

Lorsque ces deux survivantes parlent, les mots sont posés et précis. Par moments, les émotions prennent le pas et la gorge se noue laissant flotter un court silence. Sabine soutient le regard, parle lentement, presque méthodiquement. Émilie, elle aussi, choisit ses mots avec soin. Leurs mains trahissent davantage que leurs voix : elles se frottent les paumes nerveusement, entrelacent leurs doigts, comme si les émotions cherchaient une issue de sortie.

« Ce dont je suis le plus fier, c’est mes enfants » : la phrase submerge Émilie d’émotion. « C’est ce qui m’a permis de tenir le coup, sans eux, je ne serais plus là », ajoute-t-elle, essuyant une larme sur sa joue.

À sa fille aînée de six ans, elle a expliqué ce qui lui était arrivé. Elle évoque des « méchants » qui lui ont fait du mal, mais aussi à de nombreuses autres personnes.  « Elle est trop courageuse ma maman ! », lance Victoria, assise sur le canapé devant un dessin animé.

Rouge, orange et vert : Sabine étale ses gouaches sur une toile. Elle suivait déjà des cours à l’Académie des Beaux-Arts avant le drame. Joaillière depuis l’âge de 15 ans, elle n’a jamais pu reprendre son métier. « C’était impossible, je mettais 5 fois plus de temps. Et puis j’avais peur du chalumeau », confie-t-elle, avec un sourire teinté d’ironie.  Aujourd’hui, l’art est devenu pour elle une manière de revivre et de traduire ce qu’elle a vécu. Dans une pièce fermée à clé de sa maison, est entreposé un grand tableau. « Ça représente une grande explosion, je l’avais fait pendant le procès mais je préfère ne pas la voir trop souvent ». Au centre d’un grand rond rouge-orangé, les mots « souffrance », « terroriste », « séquelles » s’inscrivent parmi une foule d’autres, comme pris dans le souffle de la toile. Partout dans sa maison, sont entreposés des tableaux évoquant les attentats.

Ces deux survivantes espèrent retrouver le chemin du travail. Émilie envisage un poste de secrétaire médicale, dans un bureau fermé entre quatre murs. Besoin de sécurité. Sabine, elle, songe à ouvrir sa propre activité d’art-thérapie. Accompagner les autres.

Se projeter dans l’avenir, c’est devenu une nécessité.

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