Les agriculteurs wallons face aux pesticides : un tabou de santé publique
Nonna Jouannaud
En Wallonie, l’usage des pesticides fait partie du quotidien agricole. Certains fermiers tombent malades, mais aucun lien n’est officiellement établi. Ici, le silence fait loi.
Autour de Christian, les champs s’étendent à perte de vue, baignés d’un soleil d’hiver. Mains jointes autour d’une tasse de café, il regarde au loin. L’agriculteur le dit fièrement : « Moi, j’ai été conçu pour ça. » Après des études d’agronomie « pour faire plaisir à papa », il reprend l’exploitation de ses parents en 1986. Une ferme wanzoise qui existe depuis quatre générations.
Le fermier semble apaisé. Pourtant, son regard porte le poids d’un silence collectif. En Belgique, comme partout, les pesticides sont le pain et le poison du monde agricole. Les maladies se répandent dans le corps des paysans comme des mauvaises herbes. Lentement, discrètement. Mais le lien avec les produits chimiques demeure indicible.
Les voix tues des terres
Pesticides, pulvérisateurs, engrais. Christian connaît les produits. Pendant vingt-cinq ans, le fermier a été un cultivateur classique, un conventionnel. Il était bon, reconnu. En 2003, alors que la ferme tournait à plein régime, son père tombe gravement malade. C’est la maladie de Charcot. « Le médecin a posé trois questions à papa : “Êtes-vous agriculteur ? Avez-vous été en contact avec des pesticides ? Étiez-vous précautionneux ?” » Christian le confie sans détour : « J’ai vu mon père touiller les produits chimiques à la main. » À l’époque, les pesticides, c’était du pain béni pour les cultivateurs. Une solution pour faire face à une concurrence mondiale grandissante. Pour le médecin, le lien entre ces produits et la maladie ne fait aucun doute.
« Arrête de pulvériser, c’est trop dangereux. »
Son père meurt en moins d’un an. Avant de partir, il lui arrache une promesse : « Arrête de pulvériser, c’est trop dangereux. » Alors, en 2011, après avoir épongé ses dettes, l’agriculteur passe au bio. Convaincu que c’est la bonne voie… mais que des sacrifices suivraient.

À quelques kilomètres des cultures de Christian, François-Hubert exploite une grande ferme, au pied du château de Fumal. Ici, le matériel est dernier cri, du guidage satellite au pulvérisateur dernière génération. Tout est aux normes, rien ne dépasse.
« Je n’ai jamais aimé pulvériser. Je ne faisais pas ça avec joie. »
Les produits collent, l’odeur reste sur la peau. Très tôt, il cherche à faire autrement. Le bio, il y pense, puis renonce. Trop risqué à l’époque pour un jeune agriculteur encore endetté. Sur lui : gants, masque et salopette pour tenter de déjouer le mauvais sort, en vain.
En 2006, une hépatite B met son système immunitaire à plat. Une prise de sang révèle des traces de métaux lourds : arsenic, plomb, mercure. Tous se retrouvent dans différents produits phytosanitaires manipulés par les fermiers.
Après deux ans de traitement, l’agriculteur se remet sur pied. Mais d’autres semblent ne pas avoir échappé aux sournoiseries de ces molécules. En quelques années, plusieurs collègues de François-Hubert décèdent des suites d’un cancer, « alors même qu’ils menaient une vie saine ». Dans la plupart des familles, c’est l’omerta. Le destin, dit-on.

Ce qu’on ne nomme pas n’existe pas
Pour le neurologue Franco Gianni, c’est devenu systématique : « Quand un agriculteur vient me consulter, je lui demande toujours s’il a été en contact avec des pesticides. »
En Belgique, pourtant, ce lien-là ne va pas de soi. Fedris, agence fédérale des risques professionnels, exige une causalité directe pour reconnaître une maladie professionnelle. Or, comme l’explique le médecin, les agents chimiques agissent à petites doses, de manière cumulative. Un effet encore insaisissable statistiquement.
Début 2025, les députés du parlement wallon avaient admis ce lien sans pour autant que ça ne fasse l’objet d’un projet de loi. Un consensus discret, peu relayé. Le dossier se perd dans les couloirs, sans voix pour le porter. En France, le chemin a été différent. Plusieurs maladies ont été reconnues comme liées au travail agricole. Là-bas, une mutuelle commune a permis de collectiviser le problème, malgré le poids du tabou et la pression des lobbies.

Le silence, une maladie collective
Dans le monde agricole, certaines choses ne se disent pas. C’est une règle tacite, enracinée. Critiquer les pratiques conventionnelles, c’est risquer l’isolement. De retour à la ferme Schiepers, Christian évoque, les yeux brillants : « Après mon passage au bio, la plupart des fermiers du coin ne me serraient plus la main. On m’a mis à l’écart, traité d’intellectuel. »
Entre deux gorgées de café, le fermier glisse presque en passant qu’il a un cancer de la prostate. Trois de ses confrères en sont aussi atteints. Il voit « sûrement un lien », mais ne veut plus y consacrer son énergie. « Je me suis battu à la SCAM (Coopérative agricole de la Meuse) pendant douze ans. “Comment veux-tu nourrir la planète avec le bio ?” Maintenant, je ne veux plus rentrer dans le lard des gens. » Celui qui a contesté le système agricole se fait discret quand il s’agit de sa propre santé.
Dans le milieu rural, la maladie est vécue comme dévalorisante, limitante. Se montrer faible, victime, gêne. Et il faut assurer l’exploitation. Alors on continue, on encaisse, on se tait. Tomber malade, c’est un coup de malchance, mais ça fait partie des risques du métier. L’urgence, c’est la récolte, pas le diagnostic.
Remettre en cause l’outil, c’est scier la branche sur laquelle les agriculteurs tiennent en équilibre. « Si on commence à trop parler, les gens ne comprendront pas. Ils diront : “Pourquoi vous pulvérisez encore si c’est dangereux ?” », ajoute le fermier du château de Fumal.

Une nouvelle étude, chargée de réévaluer le lien entre pesticides et maladie de Parkinson d’ici l’automne 2026, confirme la loi du silence : sur près de 20 000 agriculteurs wallons, une cinquantaine seulement ont accepté d’y participer. « Vivement que le pétrole soit à 200 dollars le baril », lâche Christian dans un sourire amer « Le nitrate, fabriqué avec de l’énergie fossile, sera impayable et il faudra bien changer tout le fonctionnement. »


