Ces initiatives qui sécurisent une alimentation juste pour toutes et tous
Charlotte Dumont
L’accès à une alimentation saine, durable et choisie reste conditionné par plusieurs facteurs. Parmi eux, on retrouve les contraintes économiques, l’isolement social ou encore le niveau d’éducation. Face à ces inégalités, des initiatives locales bruxelloises expérimentent d’autres manières de produire,
distribuer et partager la nourriture.
« Ce n’est pas parce que tu es précaire que tu vas recevoir de la merde ». La phrase de Gaël, coordinateur et co-chargé de logistique chez No Javel, résonne au milieu des cagettes empilées. Basée dans un local à Forest, l’ASBL récupère des invendus alimentaires, principalement bio, auprès de producteurs, grossistes et magasins pour les redistribuer à plus d’un millier de foyers chaque mois, ainsi qu’à des squats et
d’autres associations. Deux camionnettes sillonnent la région du lundi au samedi. Une petite équipe salariée, épaulée par des dizaines de bénévoles, trie, pèse, compose des colis. Des paniers « bombés » comme ils disent : du pain, des fruits, des légumes et au moins quatre produits frais. Pas de restes jetés à la hâte, mais des denrées sélectionnées pour être cuisinées. Le principe fondateur de No Javel tient en quelques mots : « par les précaires, pour les précaires ». Beaucoup de membres actifs au sein de l’association connaissent eux-mêmes la galère des fins de mois. Ici, on ne distribue pas la charité, on organise la solidarité.


« Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es ». La formule du gastronome et philosophe du 18ème siècle, Brillat-Savarin, pourrait sembler un peu datée mais elle conserve une grande pertinence encore aujourd’hui. Ce qu’on mange est un reflet de notre mode de vie, de notre culture et de nos conditions sociales. En Belgique, les revenus et la catégorie socioprofessionnelle jouent un rôle crucial dans les habitudes alimentaires. La question des inégalités alimentaires touche à des enjeux de santé publique, mais aussi de justice sociale. C’est à partir de ce constat qu’Alix Rijckaert a fondé le restaurant solidaire et participatif Kom à la maison, situé à Etterbeek. Ouvert cinq midis et un soir par semaine, le lieu fonctionne sur le principe du prix libre et conscient. Un repas coûte une quinzaine d’euros à produire. Une pancarte suspendue au mur informe : « si tu donnes plus, tu participes au repas d’un·e autre convive ».
La table comme lieu de rencontre
Au menu aujourd’hui : « Brunch international ». La matinée débute par un petit déjeuner commun où des viennoiseries invendues en supermarché sont partagées. À table, on parle français, néerlandais, anglais ou arabe. Onze cuistot·es, plus Alix, animent la cuisine, leurs prénoms collés sur la poitrine à l’aide d’un petit bout de papier adhésif. Le menu est discuté collectivement. Deux femmes syriennes proposent de faire des manakish, galettes levantines garnies de zaatar et de fromage râpé, préparées plus tard à huit mains. À 13 heures, le restaurant est complet. Certain.e.s écoutent attentivement la présentation du menu, pendant que d’autres sont trop occupé·es à faire connaissance avec leurs voisin·es, tandis que d’autres encore sont visiblement surtout impatient·es de goûter les plats disposés sur le buffet. Les produits
y trônant proviennent de circuits courts : les légumes poussent dans une ferme biologique située à 25 kilomètres, à laquelle le restaurant renvoie son vieux pain pour nourrir les poules et les cochons. Alix reconnaît toutefois les limites économiques l’air embêté « et alors bon, on achète le beurre, le sucre. Ce n’est pas bio parce qu’on n’a pas les moyens », elle insiste, « vraiment pas les moyens. C’est très très cher ».

Tobias, la soixantaine, vient ici presque tous les jours depuis cinq ans. « Je me sens vraiment comme à la maison ici », affirme-t-il. Deux autres habitués partagent sa table. L’un participe parfois aux préparatifs, l’autre avoue : « je ne viens ici que pour manger et rencontrer des gens. Car ici, tu rencontres des gens ». Alix observe que « le dénominateur commun entre les personnes qui fréquentent le lieu, c’est qu’elles sont
très différentes. La cuisine, c’est universel. Manger, partager le repas, je crois qu’il n’y a pas de culture où la norme, ça soit de manger seul ». Elle poursuit : « le lieu défend la valeur de la rencontre et du faire ensemble, d’utiliser le faire ensemble pour se rencontrer. Il y a aussi l’accès pour toutes et tous à une alimentation de qualité dans le respect de l’environnement, des producteurs qui est aussi une valeur ». À Kom à la maison, 36 % des convives paient 5 € ou moins, 27 % vivent sous le seuil de pauvreté et 70 % vivent seul·es. Deux personnes, qui ont cuisiné toute la matinée, sont parties avant le repas en laissant chacune un billet de 50 €.

Insécurité alimentaire : une réalité en chiffres
Selon une étude publiée en septembre 2025 par Brusano Bruxelles, l’insécurité alimentaire touche en premier lieu les personnes socialement vulnérables et isolées. En Belgique, plus de deux millions de personnes sont à risque de pauvreté ou d’exclusion sociale, et plus d’un belge sur dix vit en situation de privation matérielle et sociale. De plus en plus de personnes n’osent plus utiliser leur cuisinière par crainte
des factures d’énergies, se privent pour nourrir leurs enfants ou sautent régulièrement des repas. Face à cette situation, plus de 600 000 personnes ont recours à l’aide alimentaire. Dans ce contexte, le gouvernement Arizona a réduit d’un tiers le budget consacré à l’aide alimentaire, le faisant passer de 27 à 15 millions d’euros. Selon le Collectif de Réflexion et d’Action sur un Sécurité Sociale de l’Alimentation (créaSSA), entre 12 000 et 15 000 Belges meurent chaque année de causes directement liées à
une mauvaise nutrition. En Belgique, la moitié de la population est en surpoids, 16% sont obèses. Cet état nutritionnel contribue au développement de maladies telles que l’hypertension, les accidents vasculaires cérébraux, les infarctus, le diabète de type 2 ou encore certains cancers.
Face à ce constat, d’autres alternatives émergent. La BEESCOOP, premier supermarché participatif de Bruxelles, a ouvert en 2017 à Schaerbeek. Pour y faire ses courses, il faut acheter une part et devenir coopérateur·ice. Les membres participent aux décisions et travaillent trois heures par mois, ce qui permet de réduire les coûts et de proposer des produits à prix réduits. Aujourd’hui, près de 2000 coopérateur·ices font vivre le projet, auxquels s’ajoutent leurs « mangeurs », partenaires, membres de la famille ou proches, portant à environ 3500 le nombre de personnes qui y font leurs courses.
Julek Jurowicz, membre du conseil d’administration, reconnaît : « je vais me faire taper dessus mais c’est un nid de bobos vélos ». Il nuance : « par contre, il y a une volonté tout à fait réelle de créer du lien dans le quartier ». Pour lui, l’enjeu est local et concret : « donc, quelque part, réellement agir pour une intégration au niveau le plus bas, au niveau vraiment local, vraiment le café d’à côté, c’est la salle communautaire là-bas, c’est notre cuisine que l’on partage, que l’on met à disposition pour que ce soit plus facile pour ces gens. Pour que ces dames puissent cuisiner pour préparer leurs fêtes ».
La coopérative revendique un modèle économique alternatif, à la fois commercial et non lucratif. « Oui, nous faisons des bénéfices. Pas pour les distribuer, mais pour les remettre dans le projet. Oui, nous faisons des bénéfices parce que c’est une activité qui essaie de mettre fin à de bonnes et de mauvaises années », explique Julek Jurowicz. Il conclut : « On fait ça sérieusement et l’idée est, nous sommes une
entreprise commerciale, autosuffisante, sans but lucratif ».
Vers une sécurité sociale de l’alimentation ?
Manger est un acte quotidien, mais l’accès à une alimentation digne et choisie reste loin d’être garanti. Ces initiatives restent fragiles et dépendantes de financement publics. À Schaerbeek, la Caisse Locale d’Alimentation Solidaire et Sociale (CLASS) se veut pourtant plus qu’un simple projet local. « Il y a une ambition politique derrière », affirme Laure Philippoteau, cheffe de projet. Inspirée des trois piliers de la sécurité sociale : cotisation solidaire selon les revenus, universalité d’accès et gestion démocratique, la caisse entend tester, à l’échelle communale, un modèle reproductible. Les affilié.e.s cotisent entre 100 et 200 euros par mois et reçoivent toustes 150 euros pour s’approvisionner dans des commerces conventionnés, sélectionnés par un comité citoyens.
Aujourd’hui légèrement excédentaire, la caisse compte environ 140 affilié·es. L’objectif est d’atteindre 1000 membres d’ici 2028, ce qui représenterait un budget annuel d’environ 1,8 million d’euros. Une telle somme constituerait un levier économique important pour soutenir davantage de commerces conventionnés et peser plus fortement dans le débat politique.
Un premier signal politique est venu du Parlement bruxellois, qui a voté début février 2026, une résolution ouvrant la voie à des recherches sur une sécurité sociale de l’alimentation. Pour Julek Jurowicz, de la BEESCOOP, « l’idée c’est d’élargir une sécurité sociale dans un monde qui se désocialise ». À terme, l’ambition se révèle être un projet politique : l’instauration d’un huitième pilier de la sécurité sociale.

