Soigner sous le feu

Les hôpitaux ukrainiens pris pour cibles

par , et

Алесь Усцінаў

Les hôpitaux ukrainiens pris pour cibles

Алесь Усцінаў

En Ukraine, les infrastructures de santé croulent sous les missiles russes. Une situation qui se produit encore trop souvent dans les conflits armés malgré leur interdiction par le droit international.

Le 24 juin 2025, un missile s’abat sur un hôpital pédiatrique à Dnipro, dans l’oblast de Dnipropetrovsk, une ville située à plus de 140 km de la ligne de front. Le bâtiment est gravement endommagé, les vitres explosent, des salles d’opération sont détruites. Hommes, femmes et enfants sont évacués dans l’urgence, certains encore perfusés, d’autres transportés sur des brancards improvisés. Dans la cour, parents, médecins et secouristes fouillent les gravats à mains nues. Il s’agit du dernier bombardement d’un hôpital recensé par The Humanitarian Data Exchange, qui établit des rapports semestriels sur les attaques visant des établissements de santé.

Depuis le début de la guerre le 24 février 2022, les structures de santé ukrainiennes sont devenues des cibles régulières, qu’il s’agisse d’hôpitaux, de cliniques ou d’ambulances. Selon un rapport de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), au moins 2881 attaques visant les services de santé ukrainiens ont été recensées. En 2025, l’OMS a constaté une augmentation de 20 % du nombre d’attaques contre le système de santé par rapport à 2024. Pour les travailleurs humanitaires présents sur le terrain, ces attaques ont profondément transformé leur manière de travailler et de survivre. Yuliia Trofimova, que nous avons interviewé lors d’un entretient en ligne, travaille en Ukraine pour Médecins Sans Frontières (MSF). Elle décrit une situation extrêmement compliquée : « Les hôpitaux proches de la ligne de front manquent de tout : personnel, électricité, eau, chauffage, etc. C’est presque impossible de travailler dans ces conditions ».

Si le manque de besoins de première nécessité pose beaucoup de problèmes, c’est plutôt le risque de bombardement qui rend la situation encore plus difficile. Selon Scott Hamilton, qui s’est rendu plusieurs fois en Ukraine pour MSF, le vrai problème c’est que personne n’est en sécurité nulle part, un missile peut vous tomber sur la tête à n’importe quel moment. Le fait que des bombardements aient eu lieu à Lviv en est le parfait exemple, puisque cette ville se situe à l’opposé total de la frontière russe.

Face au risque de bombardement, les hôpitaux ukrainiens prennent des mesures de sécurité : « Nous travaillons avec des casques et des gilets pare-balles », explique Yuliia, « ça nous protège de certains débris si nous ne sommes pas trop proches d’une explosion, mais ça ne change rien au fait que nous ne pouvons pas savoir quand le prochain hôpital sera pris pour cible ».                                               

Les hôpitaux installent aussi des abris souterrains, comme à Kherson, une ville située en pleine zone de combat. « Mes collègues à Kherson ne peuvent même pas sortir de l’hôpital. Ils travaillent le jour et passent les nuits dans les souterrains de l’hôpital pour être à l’abri en cas d’attaque nocturne ».

La stratégie du « double tap »

Qu’il s’agisse de Yuliia ou de Scott, les secouristes de MSF ont tous les deux subi une attaque russe différente à Pokrovsk. Si ces attaques sont distinctes l’une de l’autre, elles ont comme point commun d’avoir été lancées en deux parties : « 10 ou 15 minutes après la première frappe, il y en a eu une deuxième », explique Yuliia Trofimova. Une stratégie couramment utilisée par l’armée russe qui vise à accroître le nombre de victimes.                                                                                                                            

Selon Aude Merlin, professeure de science politique à l’Université Libre de Bruxelles (ULB) et spécialiste de la Russie et du Caucase, cette stratégie ne date pas d’hier : « En 1999 déjà lors du conflit en Tchétchénie, les Russes avaient bombardé la maternité de Grozny en double tap ». « C’est devenu un véritable modus operandi russe post-soviétique qui vise à envoyer une deuxième frappe avec un temps de décalage pour toucher les secours aussi », explique Aude Merlin, « cette stratégie extrêmement violente vise à intimider et à terroriser la population civile afin de démoraliser et décourager les gens qui se battent pour leur identité nationale ».

Attaquer des civils et notamment des hôpitaux fait donc partie des stratégies russes. Ajouter à cela que Poutine n’hésite pas à utiliser le « double tap », c’est « la preuve d’une absence totale d’égard à la vie humaine », selon la spécialiste du monde russe.

« Je ne peux pas croire que ces attaques soient des erreurs »

Face à la multiplication des attaques contre des hôpitaux, le droit international humanitaire établit pourtant des règles très claires. Comme l’explique Pierre Klein, professeur de droit international à l’ULB, il existe un principe fondamental que toutes les armées sont censées respecter : « Le droit des conflits armés impose aux états qui sont impliqués dans un conflit armé de toujours faire une distinction entre les objectifs militaires et tout ce qui relève des infrastructures civiles de façon générale ».

Ce principe, appelé principe de distinction, impose aux belligérants de différencier en permanence les objectifs militaires des infrastructures civiles. Les armées ne peuvent légalement viser que des cibles militaires, comme des bases, des équipements ou des positions stratégiques. Un principe qui, selon Aude Merlin, n’est pas respecté par la Russie : « A l’heure actuelle, la technologie permet très facilement de distinguer une maternité d’une base militaire, je ne peux pas croire qu’en 2026 ces attaques ciblées soient des erreurs ».

Quant à Pierre Klein, il rappelle que bombarder délibérément des civils est un crime de guerre : « Une fois la guerre terminée, si les soldats qui ont commis ces actes, ou les commandants qui les ont ordonnés sont arrêtés, ils pourront être traduits devant la justice ukrainienne pour crimes de guerre ». Mais de telles procédures sont longues et complexes. « Il faut prouver que l’hôpital bombardé n’était pas utilisé comme base ou comme refuge par des soldats ukrainiens. Sinon, la frappe devient légitime puisqu’elle vise un objectif militaire ».

En dépit de leur durée, ces procédures constituent un élément essentiel du droit international, en permettant d’établir des responsabilités individuelles et reconnaître les violations commises. Et d’ouvrir ainsi la voie à la Justice et aux réparations.

Nouveau sur Mammouth

L'humain fait que ça tient
Bruxelles : une ville qu'on finit par quitter ? 
La diversité de nationalité en Jupiler Pro League est-elle un facteur de performance ?
Jouer défensif, ça paye ?