Interview de Martin, usager de drogues et sans-abri
Crédit photo : Pierre-Adrien van Wessem
Martin, 35 ans, est usager de drogues et vit à la rue dans le plus grand dénuement. Ayant trouvé temporairement refuge au sein de l’ASBL Transit, il a accepté de répondre à nos questions. Le temps d’un échange, il lève le voile sur son histoire, ses addictions, ses espoirs, ses failles. Une parole rare, recueillie sans filtre, qui révèle ce qu’est survivre quand tout manque, sauf la volonté.
Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?
Je m’appelle Martin, j’ai 35 ans, célibataire, sans enfants. J’ai grandi à Woluwe-Saint-Lambert, à Bruxelles. Je suis officiellement sans domicile fixe depuis le 31 juillet 2025. Je suis croyant. Et disons que c’est compliqué pour moi, actuellement, de subvenir à mes propres besoins. Car j’ai subitement tout perdu. Je n’ai plus ni toit, ni compte en banque, ni moyen de communiquer. C’est la raison de ma présence dans ce centre. J’ai obtenu l’hébergement hier, quand une place s’est libérée.
En quoi consistent les services rendus par le centre de Transit ?
Ce centre accueille les gens qui, comme moi, sont à la rue et présentent une dépendance aux drogues. J’ai été mis au courant par différents services sociaux des hôpitaux. Avant d’obtenir l’hébergement, j’étais venu quelques fois au centre de jour pour me reposer au chaud, quand c’était possible. Maintenant que c’est fait, je vais pouvoir rester 13 jours, durant lesquels on va m’aider à remettre de l’ordre dans mes papiers et faire les démarches auprès du CPAS, pour avoir un logement social. J’aurai également le droit à des repas. Pour l’instant je suis coupé du monde extérieur, n’ayant pas le droit de sortir les deux premiers jours. Cet isolement a pour but de nous empêcher de consommer et nous permettre de reprendre nos esprits, je crois. Et ça m’aide, même si c’est dur. J’en ai assez de cette drogue et de la rue où j’ai subi des violences.
Que faisiez-vous avant d’être dans cette situation ?
J’ai fait beaucoup de choses. Après avoir obtenu mon CESS, j’ai enchaîné divers petits boulots. Travaillant dans le jardinage, le nettoyage, un hôpital et plusieurs magasins dont Carrefour. J’y ai d’ailleurs évolué quelque temps avant de connaître un accident de parcours, à cause de l’alcool.
Quand avez-vous commencé à consommer de l’alcool et d’autres drogues ?
J’ai commencé à en consommer à l’âge de 14 ans, après le divorce on ne peut plus pénible de mes parents. Il n’y avait aucune communication entre eux, et moi je me suis retrouvé fort livré à moi-même. J’ai sombré dans l’alcool, et je prenais de la cocaïne, fumais du shit, tout ce qui passait. Mais c’est la boisson qui est devenu mon poison et qui a failli me tuer.
Comment avez-vous fini par vous retrouver à la rue ?
Alcoolique depuis mon adolescence, j’ai continué à boire et de plus en plus. J’ai dû perdre pied. Toute ma vie s’est effondrée sous moi progressivement. Je suis d’abord tombé gravement malade, une hépatite alcoolique qui a dégénéré en cirrhose, le tout aggravé d’une pneumonie. Ça s’est passé durant le Covid, pour ne rien arranger. A l’époque, je vivais dans un logement insalubre, avec un fort taux d’humidité, et le chauffage central avait lâché. J’ai été hospitalisé pendant un moment. Puis ç’a été la descente aux enfers. Tout s’est passé trop vite. J’ai perdu mon travail, et comme je ne pouvais plus payer mon loyer ni mes dettes, le propriétaire m’a chassé. Ensuite la banque a bloqué mon compte, c’était le coup de grâce, je me suis retrouvé totalement démuni. Alors j’ai été envoyé comme une balle de ping-pong entre l’administration publique, les services sociaux, la Croix-Rouge. Voilà pourquoi je me retrouve ici.
Avez-vous encore des contacts avec votre famille, des amis ?
Oh non, je suis seul au monde, je ne vais pas te mentir.
Pouvez-vous nous dire ce qu’est votre quotidien dans la rue ?
Disons que je cherche surtout à manger, à boire. Je fais le tour des restaurants sociaux près de Molenbeek. Ils te donnent un peu de tout ce qu’ils ont : des biscuits, des gaufres, des boîtes de conserve, du thon, de la viande et des légumes. Au moins, tu peux faire des stocks de nourriture. Il m’arrive aussi de faire la manche, mais je ne ramasse jamais beaucoup d’argent. Les gens donnent peu, et c’est normal, la vie coûte cher. Pour dormir, j’essaie de rester dans la commune où je dois faire mes démarches administratives, à Schaerbeek. Je dors dans la station de prémétro Diamant car là-bas les bancs sont plats, ce qui est mieux pour mon dos, surtout que je l’ai blessé en faisant une mauvaise chute.
Après, dormir c’est risqué. Il faut toujours faire attention, toujours se méfier, car n’importe qui peut te faire les poches. Donc je ne dors qu’une heure par-ci, une heure par-là… C’est là que la drogue, comme le crack, intervient, elle me permet de rester éveillé et d’avoir moins froid la nuit.
Y a-t-il de la solidarité entre ceux qui sont à la rue ou est-ce chacun pour soi ?
Pour manger c’est chacun pour soi, pour la drogue il arrive qu’on s’entraide. Et puis, dans la rue, c’est à la fois la loi du talion et la loi du plus fort. J’ai subi des violences, notamment de la part de la police, mais je ne suis pas très impressionnable. La douleur physique, je connais ça. J’ai depuis longtemps l’habitude de prendre des coups, que ce soit ceux de mon père ou d’autres personnes.
Où puisez-vous la force de survivre dans un tel environnement ?
Il m’arrive d’avoir envie d’en finir, c’est pour ça que je garde toujours un bout de verre dans la poche… Enfin, cette idée me traverse parfois l’esprit et je la chasse aussi vite. Ce n’est pas que je sois dépressif, c’est un ras-le-bol. Parce que je suis usé mentalement, physiquement, parce que je ne peux pas vraiment me reposer, que je ne mange pas à ma faim, ni quand je le veux. Parce que je n’ai pas un salon, pas une télé, même pas une chambre de bonne, rien. Mais j’ai envie de vivre, j’ai envie de profiter de la vie ! Seulement on ne me laisse pas faire. Je suis constamment renvoyé à droite à gauche, pour rester finalement bloqué dans une impasse. Les gens comme moi sont abandonnés par le système, il n’y a pas assez de moyens mis en œuvre pour nous aider. C’est à cause de ces hommes au pouvoir, leurs politiques écrasent la classe moyenne et les plus pauvres au profit des riches. Mais je ne perds pas espoir en Dieu, et rêve de voyager un jour, revoir la Sicile où sont mes racines.

