Entretien avec Geneviève Kaninda, co-coordinatrice du Collectif Mémoire coloniale
Lea Denis
Dans une Belgique où les questions coloniales restent souvent taboues, Geneviève Kaninda s’engage depuis des années pour faire reconnaître les violences coloniales. Elle lutte également contre les discriminations raciales et de genre. Co-coordinatrice du Collectif de Mémoire Coloniale et de Lutte contre les Discriminations (CMCLD) et chargée de plaidoyer, elle met ses compétences au service des droits des personnes afrodescendantes. Titulaire d’un master en droit international, elle œuvre à faire évoluer les politiques publiques.
Votre parcours est marqué par un engagement fort contre les inégalités raciales et de genre. Quel a été le déclencheur de cet engagement militant ?
Le déclencheur de cet engagement militant, c’est d’abord mon histoire personnelle. Ma maman était déjà engagée précisément sur les questions de genre et de racisme. Les conférences et les manifestations font partie de ma vie depuis que je suis toute petite. Cela a participé à une politisation un peu inconsciente, mais présente tous les jours à la maison.
En ce qui concerne le passage à l’action, tout est parti d’un questionnement. Pourquoi, en tant que femme afrodescendante, est-ce que je subis, ou les personnes qui me ressemblent subissent, certains traitements ? Ce questionnement a fait naître chez moi un besoin de m’engager pour faire changer les choses.
Pourquoi avoir décidé de rejoindre le CMCLD ?
Parce que c’était précisément ce collectif qui, à l’époque où j’étais encore étudiante, répondait à mes questionnements. Comment est-ce que le racisme se construit ? Comment est-ce qu’il se perpétue ? Je suis donc entrée dans le collectif ; d’abord pour apprendre, ensuite en tant que militante.
En tant que chargée de plaidoyer, sur quels leviers juridiques ou politiques travaillez-vous pour faire avancer la reconnaissance des violences coloniales ?
C’est le droit international qui est beaucoup mobilisé. Historiquement, il n’a pas été pensé et conçu pour défendre les droits et les intérêts des personnes colonisées. Il s’agit donc de réfléchir à comment le droit international peut aujourd’hui servir à combattre les conséquences coloniales et à atteindre l’objectif de réparation.

Quelles actions ont été les plus significatives, selon vous, depuis que vous avez rejoint le collectif ?
Au départ, parler de colonisation ou dire que Léopold II était un roi problématique, voire sanguinaire, était très mal reçu. Il fallait trouver une façon d’aborder la question coloniale qui soit vraiment accessible à tout le monde. L’endroit qui s’est imposé, c’est l’espace public: les rues qu’on emprunte, les statues qu’on reconnaît. C’est un lieu que tout le monde utilise, un lieu qui, en théorie, devrait être neutre.
Pourtant, ce que démontre nos visites guidées décoloniales, c’est que cet espace n’est pas neutre du tout. Il transmet des messages liés à la colonisation. Et c’est là qu’on fait la différence entre l’histoire et la mémoire : l’histoire étant les faits objectifs tels qu’ils se sont passés, et la mémoire étant ce qu’on retient de cette histoire. C’est cette mémoire coloniale que l’on retrouve dans l’espace public : la propagande coloniale.
Réhabiliter la mémoire de Patrice Lumumba a été un travail important pour nous, puisqu’il s’agissait d’une figure qui a longtemps été vilipendée et diabolisée. Avoir un square Lumumba à Bruxelles, une rue Lumumba à Charleroi, c’est très significatif. C’est avoir réussi à occuper la discussion sur la colonialité de l’espace public.
Quels sont, selon vous, les angles morts les plus persistants sur la colonisation et ses conséquences dans le débat public belge?
Je pense que l’angle mort, c’est vraiment la colonisation en tant que telle. Le tabou colonial, c’est cette volonté de ne pas en parler, de ne pas s’y intéresser et encore moins de s’intéresser à ce que cela produit encore aujourd’hui. Il y a toujours actuellement des lobbies coloniaux qui cherchent à mettre en avant ce discours selon lequel la colonisation aurait eu des effets positifs.
Les autorités avancent souvent le discours sur la reconnaissance symbolique. Est-il suffisant ? Et que faudrait-il pour qu’il soit vraiment significatif ?
La reconnaissance symbolique ne suffit pas, puisque le projet colonial n’a pas été simplement un projet symbolique. Cela a été un projet d’occupation de territoire, de destruction de spiritualités, de destruction de cultures, de violations massives des droits humains. Des excuses, en elles-mêmes, ne suffisent pas ; c’est le minimum. Pour qu’elles soient significatives, elles doivent être accompagnées de mesures concrètes, efficientes et efficaces en termes de réhabilitation, notamment des cultures africaines, des spiritualités africaines, etc.
Concernant la réparation, elle n’est pas que pécuniaire. Elle est également symbolique et peut être matérielle, notamment à travers la restitution des corps, par exemple. Il faut l’accompagner de mesures fortes et efficaces concernant le racisme structurel en Belgique.
Dans quels exemples concrets voyez-vous encore du racisme structurel en Belgique, lié à l’héritage colonial ?
On n’est pas ici dans un racisme qui serait simplement le produit d’individu à individu. On est dans un rapport systémique où des structures sociétales et institutionnelles reproduisent, consciemment ou inconsciemment, du racisme.
C’est, par exemple, se voir refuser un logement parce que les personnes afrodescendantes seraient trop sales ou trop bruyantes. Cela se joue aussi à l’école. On observe une relégation vers les filières techniques et professionnelles des élèves afrodescendants parce que l’on doute de leurs capacités à suivre un enseignement général. Le système ne prend pas en compte les difficultés qui nécessiteraient un accompagnement du corps professoral ou des situations familiales à analyser.
On le voit également dans la question des violences policières ou dans la manière dont les corps noirs sont perçus dans l’espace public. Les corps d’hommes noirs, en particulier, sont souvent vus comme des menaces ou des dangers, presque comme des bêtes. Il y a là une vision bestialisante, une idée qu’il faudrait les « mater », les maîtriser. Cette perception découle directement de la pratique coloniale, qui reposait sur la force militaire et le contrôle des personnes colonisées, et donc des corps noirs.
Comment voyez-vous l’avenir du travail de mémoire et de lutte contre les discriminations en Belgique dans les prochaines années ?
La période politique est assez compliquée, surtout pour les questions que nous portons. Mais ce ne serait pas la première fois que nous faisons face à un contexte politique hostile, comme au début des années 2010. L’enjeu, ici, c’est de parvenir à traverser cette période en tant qu’organisation, en résistant le plus possible, en se maintenant sur le long terme et en continuant nos activités. Parce que dans des périodes comme celle-ci, les attaques se multiplient. Notre objectif est d’aboutir à une société décolonisée. Tant qu’il ne sera pas atteint, l’organisation continuera son travail.

