« L’héritage politique du Dolle Mol crée une politique punitive »

Interview de Simon Corto, propriétaire du bar bruxellois

par

Nonna Jouannaud

Interview de Simon Corto, propriétaire du bar bruxellois

Nonna Jouannaud

Dans le centre-ville de Bruxelles, au milieu des enseignes calibrées pour les visiteurs et des appartements devenus Airbnb, subsiste un lieu dont l’histoire détonne : le Dolle Mol. Véritable fief de la contre culture à la fin des années 60, relancé par Jan Bucquoy, figure du surréalisme, en 2008, il est finalement repris par Simon Corto en 2018, qui transforme sans dénaturer cet espace en bar de quartier, selon lui essentiel dans un environnement capturé par le tourisme. Entretien avec celui qui tente de maintenir le Dolle Mol debout, autrement.

En 1969, au moment de sa création, quelle était l’identité du Dolle Mol et à qui s’adressait-il ?
À sa création, le Dolle Mol était une librairie rue du Marché au Fromage. Herman Claeys, celui qui a crée le lieu, vendait des livres et revues interdites : de la pornographie, de l’érotisme, du communisme. Les gens venaient lire sans acheter, donc il a commencé à vendre de la bière. Puis l’endroit a déménagé ici et c’est devenu un bar qui gardait le côté librairie, avec débats et échanges.

Le lieu a connu beaucoup d’ouvertures et de fermetures. Quels moments ont marqué cette histoire mouvementée ?
Le bar a ouvert, fermé, rouvert… Il a été tenu par des gens de gauche comme de droite, flamingant. En 2006, Jan Bucquoy, un des piliers des artistes belges anarchistes surréalistes, l’a repris : il en a refait un fief anarchiste et surréaliste, avec le musée du slip à l’étage. C’était un point de rendez-vous pour les gauchistes et anarchistes, avec des débats et des actions symboliques. Ils partaient tous d’ici pour aller attaquer le palais royal ensemble. C’était un lieu de discussion, il y avait des débats à l’étage. Et puis il a arrêté après une cessation de bail en 2015. Le bar est resté à l’abandon pendant 3 ans. En 2018, on a contacté le propriétaire pour reprendre le bail. C’était des longs mois de travaux pour remettre l’ordre ici, mais on en a fait un bel espace.

Lorsque vous reprenez le bar en 2018, quel projet vous portait ?
Nous avons repris le bar à cinq, en créant l’asbl « Dolle Mol Project». Collectivement, on voulait faire du Dolle Mol un lieu d’échange : expositions, concerts, débats, dans l’idée de faire émerger de jeunes artistes bruxellois. Moi, je voulais surtout créer un bar de quartier, ça me semblait nécessaire dans cet environnement. Un bar simple, belge, où tout le monde se sent à l’aise, avec un noyau d’habitués mais aussi des touristes en quête d’un lieu chaleureux et singulier.

Aujourd’hui, le centre-ville semble tourné vers les flux touristiques et le commerce. En quoi cet environnement influence-t-il votre manière de faire vivre le Dolle Mol ?
Ce quartier est fait pour les touristes. Quand tu vis ici dans le centre-ville, en tant que riverain, à un moment ça devient presque désagréable. Il y a peu de maisons et beaucoup d’Airbnb, donc peu d’endroits où les habitants peuvent se réunir sans finir dans un bar touristique. Et puis ceux-ci ont un fonctionnement spécifique: tu commandes, tu reçois un numéro, tu t’installes. Ici, on prend le temps de discuter avec les gens. C’est ce qui rend un bar de quartier essentiel dans cette zone et c’est ce qui a fidélisé la clientèle. Il fallait un espace pour que les habitants du quartier puissent se retrouver. Alors le Dolle Mol a trouvé sa place comme ça. Le point faible du quartier est devenu le point fort de ce bar.

En mars 2023, le bar a dû fermer plusieurs jours sur ordre du bourgmestre. Que s’est-il passé, et qu’est-ce que cela révèle selon vous ?
On organisait des expos et des concerts dans le cadre de l’ASBL. Les jams marchaient très bien. Mais la voisine d’en face appelait sans cesse la police pour le bruit. On a eu trois jours de fermeture administrative, puis huit jours, ce qui pèse financièrement. Je n’avais pas autant conscience que ça allait être aussi intrusif et exagéré. À peine les balances d’un concert finissent qu’on est verbalisé. C’est l’héritage politique du bar qui crée cette politique punitive. Tant que le bar s’appelle le Dolle Mol, on restera dans leur viseur. On pourrait tout repeindre en rose, ou en faire un bar à vin, ils (les autorités) resteront alertes. Parce que, selon eux, ça reste un bar de contre-culture. Le seul moyen de changer ça, ce serait de renoncer au nom du bar. Et ce n’est pas ce qu’on veut, parce que ça voudrait dire faire une croix sur l’histoire de ce lieu.

Est ce que vous vous considérez aujourd’hui encore comme un bar politisé ?
Quand nous on a repris, on a voulu en faire quelque chose de moins politisé, pour en faire un espace avant tout humaniste, ouvert et profondément attaché à la liberté d’expression, au sens large. Si le bar est apolitique, ça crée des mélanges. Et c’est ça qu’on voulait à la base. Quand le bar était connoté officiellement à gauche, indirectement, ça excluait pas mal de gens. Selon moi, le bar de quartier ne s’associe pas vraiment au concept d’opinion politique. Les personnes qui viennent dans cet endroit veulent juste la paix, boire une bière, sans pour autant rentrer dans des débats. Ici, on va accueillir vraiment de toutes les classes sociales, des patrons d’entreprises, comme des gens qui vivent presque dans la rue. Et ça, c’est rare quand même.

Avez-vous le sentiment de devoir limiter vos activités à cause du contexte du centre-ville ?
Complètement. Les concerts commencent à 21h30 et finissent à 22h30. Avant, il y avait des jams partout dans le centre ; maintenant c’est presque impossible. Les riverains se sont habitués au silence pendant le Covid. On préfère un centre lisse. Et ça se voit à travers le budget de la culture, ils choisissent de mettre l’argent dans certains endroits qui plaisent au touriste plutôt que de donner un peu à tout le monde et créer une diversité de propositions. Ici, à la fin de l’année, on va arrêter l’ASBL, parce qu’indirectement, on ne peut plus vraiment répondre à notre objet social. Alors on peut exister en tant que bar, mais l’ASBL n’a plus de raison d’exister.

Jan Bucquoy disait : “Le Dolle Mol, c’est comme le rock’n’roll, il ne meurt jamais.” Cette phrase vous parle-t-elle encore ?
Je le garderai le plus longtemps possible jusqu’au moment où ce serait à perte, que ça me mette financièrement en difficulté ou qu’on ne sache plus payer les fournitures ni les employés. Mais je ne voudrais pas que ça devienne un truc où ils cassent tout et transforment l’espace en spot à matcha.

Ma priorité, pour le moment, c’est de continuer à garder un lieu où les habitués du centre peuvent se voir tous les jours. Ce qui me ferait le plus mal, c’est que tout ces gens perdent ce point d’accroche. Donc pour moi, les concerts, ça vient en seconde priorité. Si on ne peut plus de concert et d’expo, je continuerai quand même l’activité du bar. Et puis un jour, quand ce seront les enfants de mes clients qui viendront boire, peut-être que je passerai le relais.

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