Le Ralliement des fourchettes se met en route
Nonna Jouannaud
Le Ralliement des Fourchettes sillonne les quartiers de Bruxelles pour distribuer à prix libre des repas frais et équilibrés dans le but de garantir un accès à une alimentation de qualité pour tout un chacun. Cette initiative combine solidarité alimentaire, économie circulaire et convivialité avec un public varié.
Ce matin de novembre, une fine couche de neige recouvre pour la première fois de l’année les toits de Bruxelles. Dans la rue Osseghem à Molenbeek, les voitures dorment encore sous le givre. L’air est vif, et les passants baissent la tête pour ne pas lui faire face. Il est 9h55 lorsqu’un bruyant vrombissement se rapproche : celui du camion du Ralliement des Fourchettes.
À l’intérieur, Momo conduit tranquillement, casquette enfoncée sur la tête, grand foulard autour du cou et manteau gris sous lequel on devine de nombreuses couches, prêt à affronter le froid des prochaines heures. Il n’est pas très bavard. Le moteur ronronne et la voix du GPS, programmée avec l’accent ch’ti, remplit les premières minutes de silence « Va pas à toute berzingue ». Il indique la direction : l’Îlot, au parvis de St Gilles.
Ce trajet, Momo le fait tous les lundis, mardis, mercredis et jeudis. Il s’occupe de la distribution alimentaire du Ralliement des Fourchettes, créé il y a quatre ans par plusieurs associations bruxelloises qui luttent contre la précarité et le sans-abrisme. Chaque jour, le camion s’arrête dans un quartier pour distribuer à prix libre un plat frais et équilibré, cuisiné au centre d’accueil pour des personnes sans-abris « l’Îlot ». Les publics changent selon le jour : le lundi à Flagey, ce sont essentiellement des sans-abris ; le jeudi, à Evere, ce sont surtout des personnes âgées isolées.
« Ici, on mijote 400 repas par jour »
En arrivant au parvis de St Gilles, Momo se gare en face de l’Îlot. Ici, tout le monde connaît le conducteur du food truck. Après avoir traversé l’entrée du centre, Momo se dirige au fond du couloir. C’est là que la cuisine se situe. Une odeur gratinée chatouille les narines. Khalid, le chef, l’accueille et lui détaille le menu du jour : soupe de légumes verts et parmentier de lentilles et patates douces.
Ici, c’est une cuisine professionnelle collective. Chaque jour, elle prépare plusieurs centaines de repas. Les menus dépendent des arrivages : les produits secs viennent de la banque alimentaire, les frais sont des invendus récupérés dans plusieurs supermarchés. Autour des fourneaux, une petite équipe mêle cuisiniers confirmés et bénéficiaires du CPAS qui veulent réintégrer le monde du travail. « Notre mission c’est de nourrir chaque jour 400 bénéficiaires mais aussi de former des personnes à l’emploi », explique le chef.

Après avoir récupéré et rangé la nourriture dans le camion, Momo termine son café, sa cigarette et enclenche la première, direction Evere. Le camion traverse une infinité de tunnels avant d’arriver vers le quartier du jour. « Là-bas, il y a des logements sociaux mais il n’y a pas de restos pour manger à petits prix ou gratuitement », exprime Momo.



À Evere, la soupe fume, les regards se croisent
À peine arrivé devant le centre culturel d’Evere, Momo commence à transformer le camion en food truck. Max, l’autre salarié du Ralliement, arrive à son tour, lui aussi bien couvert. Momo nettoie le sol et inscrit le menu du jour sur la devanture, tandis que Max allume le four et installe les mange-debout, même si la plupart des personnes mangent à l’intérieur de la salle communale.



Ils échangent quelques mots sur la victoire du Maroc au foot et la neige qui s’est invitée sur la capitale. Une fois le camion prêt, ils enfilent leurs tabliers et savourent une soupe pour se réchauffer. Le four ronronne, gardant sa chaleur pour les repas à venir. Les deux hommes attendent patiemment, en discutant, ou pas.
Il est 11h30 et une première femme arrive, son chien dans les bras. Armée de bottes qui lui arrivent jusqu’aux genoux et d’un bonnet qui laisse à peine apparaître son visage, elle demande un plat en tendant son récipient. Elle passe un coup de fil, son amie va la rejoindre dit-elle à Momo, elle s’installe déjà à l’intérieur. Tous les jeudis, les deux amies se retrouvent. C’est le moment de partager un moment ensemble. Derrière elle, une vielle femme vêtue de léopoard de la tête aux pieds peine à arriver devant le camion. Peu loquace, elle confie que le froid est difficile. Après avoir reçu sa nourriture, elle demande à se faire raccompagner.


À l’intérieur, pas de musique, juste le brouhaha des conversations et le cliquetis des couverts. Les murs sont nus, à l’exception de quelques annonces locales qui habillent l’espace. Ce sont les gens qui donnent à ce lieu sa chaleur. Certains viennent par nécessité d’autres pour maintenir un lien social. A table, les gens se mélangent peu. Mais il y a des regards. On se reconnaît et on le fait savoir. Dans ce petit espace, le froid n’est plus qu’un lointain souvenir. Sandra est restée dans la rue pendant 10 ans. Elle habite désormais dans les bâtiments de Communa. Le jeudi, elle attend que la salle se vide pour venir manger. Elle n’aime pas trop la foule mais elle apprécie quand même le rendez vous, entendre les gens parler. « On se sent moins seule après. »



Pendant que les premiers arrivés mangent au chaud, Momo et Max continuent de servir d’autres personnes dehors. Le service se termine bientôt. A l’intérieur, place aux cafés pour les derniers restants.
Il est 14h10 et Momo et Max viennent de fermer l’arrière du camion. Les frigos sont vides et le four refroidit doucement.
Chemin inverse direction Molenbeek : tunnels interminables, embouteillages, cigarette au volant. Un goût d’incertitude reste en bouche après le service. L’association roule pour les personnes précaires, mais elle-même avance sur un fil. « Nous aussi, on est précaires, on a des contrats de quelques mois, et après on verra », souffle Momo. À partir de janvier, le Ralliement devrait disposer d’une petite cuisine indépendante, pour que Momo prépare l’intégralité des repas afin de réduire les coûts et faire survivre l’ASBL. Pour l’heure, Momo n’a qu’une hâte, rentrer chez lui et se mettre au chaud dans son lit.
« Bon vent et bonne route hein », annonce le GPS.


