« Sales gouines ! »

Une lesbophobie ordinaire et banalisée dans la société

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Crédit photo : Unsplash

Une lesbophobie ordinaire et banalisée dans la société

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Blagues tendancieuses, sous-entendus graveleux ou véritable lesbophobie assumée ? Les témoignages divergent, mais, quelles que soient les versions des faits, la projection du film d’amour lesbien Love Lies Bleeding au festival du film fantastique de Bruxelles (BIFFF) a laissé des traces. Pour nombre de lesbiennes, l’épisode est révélateur d’un climat général de moqueries et de discrimination, qu’elles ne veulent plus tolérer.

Lorsque Charlotte (27 ans) fait son coming out, elle découvre une nouvelle communauté, mais aussi les discriminations que subissent les femmes qui aiment les femmes, la lesbophobie. Dès l’école, les sous-entendus se multiplient sur son orientation. Laetitia (23 ans) a un vécu similaire. Employée dans une boucherie, elle doit supporter de nombreux commentaires déplacés. « Tu ne veux pas de la saucisse ? » Les raccourcis entre son orientation sexuelle et les produits de la boucherie constituent alors son quotidien. 

Plus encore qu’à l’école ou au travail, la lesbophobie trouve à s’exprimer dans le milieu familial. Lorsque ça se finit avec sa première copine, Charlotte doit faire face aux commentaires. « Tu vas peut-être enfin trouver un homme maintenant », entend-elle. Et quand elle objecte de ses préférences, on estime qu’elle « ne peut pas vraiment savoir sans avoir essayé ». Parfois, la tension familiale va jusqu’à l’exclusion. Laetitia a dû quitter la maison de son père lorsqu’il a appris qu’elle sortait avec une femme. « Cela ne fait pas partie de ses valeurs », se désole-t-elle. « Il pense que la communauté LGBTQA+ est un lobby ».

Pour la sociologue Marian Lens, elle-même lesbienne, « les lesbiennes, les bisexuelles, sont des résistantes dans un système où l’hétérosexualité est posée comme une institution dominante ». C’est pourquoi l’acceptation de la famille peut parfois être compliqué surtout lorsque les valeurs familiales traditionnelles sont fortes.

La rue, lieu de l’hypersexualisation

La rue peut devenir un espace dangereux pour les femmes qui aiment les femmes. Charlotte en sait quelque chose. Un jour où elle se balade avec sa copine, une voiture ralentit auprès d’elles. A son bord, deux hommes leur crient : « Embrassez-vous ! » Une autre fois, sur une place, un groupe de mecs les traite de « sales gouines ». Ces propos lesbophobes banalisés illustrent deux types de réactions classiques de certains hommes face à un couple de femmes : l’hypersexualisation et la haine.

D’après le collectif féministe « Les Sous-entendu·e·s », la lesbophobie se fonde en partie sur la haine et l’ignorance d’hommes qui se sentent menacés, et en partie sur leur curiosité à l’égard des relations sexuelles entre femmes, une attirance issue des représentations véhiculées en pornographie. Mais « donner un bisou, ce n’est pas de la pornographie », s’insurge Marian Lens. « C’est la personne en face qui est perverse et projette ses propres schémas de domination et d’appropriation ».

Les risques dans la rue et l’espace public placent les lesbiennes ou femmes bisexuelles face à choix: soit s’invisibiliser pour se protéger, soit être à prête à se défendre face aux propos lesbophobes. Cette situation pousse certaines lesbiennes à s’inscrire dans un lesbianisme politique assumé. « Là je me revendique comme lesbienne politique. Avant je disais que j’étais bi, mais j’ai décidé de ne plus perdre mon temps avec des hommes, des garçons immatures. J’ai dit non : je suis lesbienne. » Pour Marian Lens et comme pour d’autres femmes, le fait d’aimer les femmes devient une revendication, en plus d’être une orientation sexuelle. Refuser les relations avec les hommes devient un moyen de se battre contre le patriarcat.

Au carrefour de l’homophobie et du sexisme

Marian Lens et « les Sous-entendu·e·s » parlent de la lesbophobie comme d’une double discrimination, à l’intersection entre le sexisme et l’homophobie. A leurs yeux, il est important de séparer la lesbophobie de l’homophobie, précisément afin de mettre en lumière cette discrimination. Les lesbiennes n’ont pas le même vécu que les gays. Parler de lesbophobie permettrait dès lors de mettre l’accent sur les discriminations croisées que peuvent vivre les femmes qui aiment les femmes.

La notion de lesbophobie permet aussi d’apporter de la visibilité pour la cause lesbienne, qui a parfois été effacées dans l’histoire queer ou gay. « Quand on peut nommer, on peut décrire et on peut trouver des solutions », estime la sociologue. Cette prise de conscience est nécessaire dans le contexte d’un manque de structures financées spécifiques, ou même de lieux privés, destinés aux femmes aimant les femmes. Par exemple, il n’existe qu’un seul bar lesbien dans la ville de Bruxelles pour une vingtaine d’établissements gays.

Il y aurait aussi une différence de prise en compte médiatique et politique des violences contre les personnes LGBT, selon qu’il s’agit d’hommes ou de femmes. Une minute de silence a été accordée récemment en mémoire d’un homme homosexuel assassiné à Beveren, alors qu’un double-féminicide d’un couple lesbien qui a eu lieu quelques mois plus tard n’a donné lieu à aucune réaction, note Marian Lens, qui voit dans cette invisibilisation une tendance lesbophobe en tant que telle.

Depuis trois ou quatre ans, Charlotte a l’impression d’être moins exposée à la lesbophobie. Lorsqu’on lui demande si elle pense que c’est la société a évolué ou si elle s’était simplement retirée elle-même des situations potentiellement lesbophobes, elle hésite. « Je pense que c’est plus parce que je sors moins dans la rue », finit-elle par répondre. La lesbophobie est-elle si forte que les femmes aimant les femmes, en ne prenant pas leur place dans la société, sont amenées à choisir leur propre invisibilité ?

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