Où est passé Thierry Jaspart?

« Fuck Thierry Jaspart ». L’inscription en gras est placardée une dizaine de fois sur les couches de tags rouges, noirs et violets. Les murs en contre-bas de la gare de Bruxelles-Chapelle en sont recouverts. Des hommes et des femmes semblent en vouloir à cet inconnu. Peut-être des habitants de ce quartier des Marolles ? Le silence suant des murs froids ne présage rien de bon. 

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Crédits photo : Laura Dubois (CC BY NC ND)

« Fuck Thierry Jaspart ». L’inscription en gras est placardée une dizaine de fois sur les couches de tags rouges, noirs et violets. Les murs en contre-bas de la gare de Bruxelles-Chapelle en sont recouverts. Des hommes et des femmes semblent en vouloir à cet inconnu. Peut-être des habitants de ce quartier des Marolles ? Le silence suant des murs froids ne présage rien de bon. 

Crédits photo : Laura Dubois (CC BY NC ND)

La cloche vient de sonner deux fois. Il est neuf heures et demie. Le son provient d’une autre chapelle au loin. Les gouttes de pluie et les moteurs des voitures sont amplifiés par la concavité du tunnel du dessous. Le lieu déserté semble habité par un entremêlement de religions libérées, dévoilées sous forme de coups de bombes énervés et de stickers mal collés. Au milieu de « Me siffle pas je suis pas ta chienne » et de pancartes « Invasions de poissons », « Fuck Thierry Jaspart » apparait, sans conteste, comme le mâle dominant.  

Il est difficile de se figurer qui est ce personnage. Au sol comme au plafond, aucun indice. A l’intérieur de la gare, des caméras de surveillance pourraient bien nous être utiles. Leurs yeux noirs contrastant avec le jaune des briques de parement, viennent de repérer les deux passagers de la ligne 0 Bruxelles-Midi-Bruxelles-Nord. Il est temps de les rattraper pour les questionner, mais trop tard ! Ils ont déjà embarqué. Les trains en passage de la SNCB filent à toute vitesse, galopent et fuient sans même prêter attention à l’endroit esseulé. Comme si tout le monde en voulait à Thierry Jaspart, mais que personne ne semblait s’en inquiéter. 

Il est temps de faire machine arrière et de redescendre. Un homme s’approche. Vêtu de noir de la tête au pied, il pourrait bien être le gestionnaire des lieux. Il se présente, son nom est Liam. De la main droite, il tient une boite de vis encore neuves, de la gauche, sa cigarette ne doit plus avoir très bon goût. L’homme barbu doit connaitre les lieux car il accepte de faire visiter l’autre côté d’une porte de garage au son rouillé. En réalité, il s’occupe des installations de détection de fumée. Il est le seul assigné à cette tâche ici. Sans doute en saura-t-il un peu plus sur l’identité de ce Thierry Jaspart ?  

Bingo ! A peine pénétré dans le lieu vaste et noir à l’odeur humide, qu’un matelas aux couettes chiffonnées indique vraisemblablement la présence récente d’un individu. En s’approchant, on devine qu’ils étaient peut-être deux. Liam fait signe que ces affaires ne lui appartiennent pas et qu’il s’agirait d’adeptes qui passent, restent puis fuient, tels les trains en passage du dessus. L’évier en face est poussiéreux mais pas trop, juste de quoi encore se laver les mains avec le savon transparent posé sur le rebord. Mais quel est donc cet endroit ? Comment était-il avant cette désertification ? La réponse de Liam est brève : « Très sale ! » 

« Sale » un mot qui qualifie bien la réputation de ce fameux « Thierry Jaspart ». C’est une piste, mais pas un indice. Il faut réfléchir. Thierry Jaspart est peut-être mort ? Ou n’a-t-il jamais existé ? On a forcément loupé quelque chose. Retour à la case départ. La relecture des graphes qui servent de tapisserie à la chapelle se font avec davantage d’insistance : « Je suis ceux que je suis » bêle un mouton. A droite de ce dernier, les poissons envahissent toujours l’ancien QG de Recyclart . Plus au-dessous, un chat banquier affirme que le graffiti est son loisir. Autant de signatures qu’il y a de dessins et de passions. Autant de messages qu’il y a de revendications. La voilà la solution : « Fuck Thierry Jaspart », ça veut tout dire et rien dire à la fois. C’est le symbole d’une parole libérée, de confessions saturées. Thierry Jaspart, c’est un poisson, un mouton et un chat banquier. Thierry Jaspart, c’est une femme harcelée et un écologiste motivé. Thierry Jaspart, c’est tout simplement l’espoir et le désespoir d’une société, qu’on a oubliée.  

Une recherche sur Internet vous suffira pour découvrir qui est vraiment Thierry Jaspart : un artiste visuel qui vit de son art à travers des stickers tels que “J’EXISTE” ou “Je suis partout.”. “Fuck Thierry Jaspart” est sa nouvelle façon de matérialiser sa présence. En fait, Thierry Jaspart est partout et nulle part. On le cherche sans comprendre qui il est. On le trouve sans comprendre qu’on l’a trouvé. Au final, Thierry Jaspart, ce n’est rien qu’une façon de vous faire réfléchir et vous faire tourner en rond, encore et encore.

gare de Bruxelles-Chapelle
Crédits photos : Laura Dubois (CC BY NC ND)
caméras de surveillance
Crédits photos : Laura Dubois (CC BY NC ND)
trains - Thierry Jaspart
Crédits photos : Laura Dubois (CC BY NC ND)
hangar
Crédits photos : Laura Dubois (CC BY NC ND)
lits- hangar
Crédits photos : Laura Dubois (CC BY NC ND)
Thierry Jaspart - évier
Crédits photos : Laura Dubois (CC BY NC ND)
EDITO - Thierry Jaspart
Crédits photos : Laura Dubois (CC BY NC ND)

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