Michel De Grève, juge rustine

Juge à la retraite, à 68 ans, Michel De Grève siège encore occasionnellement à la Cour d’assises de Bruxelles, pour combler le manque de personnel. Une rustine de luxe, sur une institution judiciaire aux abois. Portrait d’un magistrat travailleur, drôle, juste et généreux d’anecdotes.

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Photos : Camille Block

Juge à la retraite, à 68 ans, Michel De Grève siège encore occasionnellement à la Cour d’assises de Bruxelles, pour combler le manque de personnel. Une rustine de luxe, sur une institution judiciaire aux abois. Portrait d’un magistrat travailleur, drôle, juste et généreux d’anecdotes.

Photos : Camille Block

Depuis une semaine, Michel De Grève prépare son procès dans l’affaire d’un homme accusé d’un féminicide en septembre 2019. « Je ne suis pas angoissé, je dirais même plutôt très relax, d’autant plus que je n’ai plus que ça à préparer », dit-il d’une voix enjouée. Ce qui distingue ce magistrat de ses collègues plus jeunes, c’est qu’il y a un peu plus d’un an, il est parti à la retraite. Pourtant, l’important manque de magistrats conduit régulièrement le secrétariat de la présidence de la Cour d’appel de Bruxelles à le contacter pour lui demander s’il est libre afin de remplacer tel collègue. C’est avec une petite satisfaction qu’il accepte. « J’ai le sentiment d’être utile et de pouvoir continuer à servir la Justice ». Par ailleurs, il vient de demander à la Présidente de ne pas oublier de le désigner pour les Cours d’assises. Comme il aime le souligner, « la Cour correctionnelle, c’est le gâteau. La Cour d’assises, c’est la cerise ». 

Son parcours

Né à Anderlecht, et fervent supporter de son célèbre club de football, rien ne prédestinait le jeune Michel, fils d’un père ouvrier et d’une mère ménagère, à embrasser une carrière dans la magistrature. Ce garçon très timide, plutôt bon élève mais éternel Poulidor, n’avait pas de réelle vocation. C’est par élimination qu’il a dû procéder au choix de ses études. Il fut contraint de renoncer à être diplomate ou à entrer dans les sciences politiques, par manque de contacts. Les sciences n’obtenant pas plus ses faveurs, c’est finalement vers la faculté de droit de l’ULB qu’il s’est tourné.

A l’époque, tout allait bien au niveau économique. Dans les banques et les compagnies d’assurances, les jeunes diplômés en droit étaient immédiatement embauchés à la sortie de leur master. Michel De Grève, qui devait payer seul ses études, voyait là une opportunité d’accéder, directement, à un travail correctement rémunéré. Toutefois, le choc pétrolier de 1973 est passé par là et plus personne n’attendait les jeunes juristes à la sortie de leur formation. Un choix a donc dû se poser à lui. Voulant continuer de rendre fier ses parents, en faisant partie des 2% de fils d’ouvriers à réussir ses études, le choix du barreau au chômage s’est très vite imposé pour ce travailleur. 

«Rapidement, il est repéré comme ayant des reins solides »

Après une carrière de 16 années comme avocat, inscrit au Barreau de Bruxelles, il postule comme magistrat, persuadé de miser de la sorte sur une vie privée plus stable et plus de temps à consacrer à ses loisirs. Sans soutien politique, à une époque où les nominations à la magistrature sont politisées, la seule option qui lui reste est de réussir l’examen de linguistique, graal et privilège pour rentrer dans la magistrature. Sa troisième tentative fut la bonne. Devenu magistrat au tribunal de première instance de Bruxelles, il siège, dans des chambres d’appels.

Rapidement, il est repéré comme ayant des reins solides et se fait appeler, par le Président du tribunal, pour faire partie du siège de la Cour d’assises lors d’un procès très médiatisé de 1993 . Après de longs mois de procès, il se voit confier la présidence de la chambre pénale financière du tribunal de première instance de Bruxelles, avant d’être nommé, au mois de mai 2002, conseiller à la Cour d’appel de Bruxelles, puis Président d’une des chambres correctionnelles de la Cour. Depuis 2003, après avoir suivi la formation ad hoc d’une semaine, il peut officiellement siéger comme Président de la Cour d’assises.

Le juge et ses assesseurs
Lors du procès, la discussion entre le Président et ses assesseurs est limitée, ils profitent des pauses octroyées pour partager leurs ressentis. Durant celle-ci, la Cour ne peut pas entrer en contact avec les jurés. Photo: Camille Block (c).

« Je ne peux pas être jurée, j’ai un concert de Céline »

Parmi les anecdotes qu’il aime raconter, la majorité se déroule lors de l’élection du jury. Et pour cause, avant de procéder à celle-ci, les jurés ont la possibilité de demander une dispense. Les jardiniers aiment insister qu’ils ont du travail tout au long de l’année, hiver compris. Les parents de familles nombreuses, qu’ils doivent s’occuper de leurs enfants, etc. Un jour, une cinquantenaire s’est présentée face à lui parce qu’elle avait un gros problème. Le procès allait durer jusqu’au vendredi suivant, mais elle avait pris des tickets pour aller voir Céline Dion, au Sportpaleis d’Anvers, à 20h, le mardi précédent. La Cour a bien évidemment considéré qu’il ne s’agissait pas d’un motif suffisant pour pouvoir être récusée. La dame a dû se rasseoir dans la salle et s’est vue tirée au sort.

Dans un autre cas, c’est également une femme qui ne souhaitait pas être jurée parce qu’elle n’arrivait pas à se remettre de son divorce. La raison n’était pas suffisante, mais le juge a quand même tenu à lui dire qu’elle sortirait guérie de cette séparation en participant au procès. Chose étonnante, en plus d’avoir été sélectionnée, à la fin du procès, elle a tenu à embrasser le Président, afin de le remercier. 

«C’est très curieux, mais je n’ai jamais douté du fait d’avoir pris la bonne décision »

Son métier, il le connait si bien. Après avoir présidé 19 Cours d’assises, il se dit : « c’est très curieux, mais je n’ai jamais douté du fait d’avoir pris la bonne décision ». Un goût amer lui est pourtant parfois resté en bouche quand la décision prise par les jurés n’était pas, pour lui, la plus juste. Malgré tout, son métier, il l’aime, et raccrocher définitivement sa robe rouge, ne sera surement pas pour tout de suite. 

Les robes dans le placard
Chaque magistrats dispose d’une robe nominative. Elle est déposée dans le bureau du Président, se trouvant à l’étage du greffe. Photo: Camille Block (c).

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