Palais de la Nation où se réunit le Parlement fédéral Crédit: Edison McCullen.jpg
Alors que la Belgique fait face à une recrudescence d’actes antisémites sur son territoire, deux propositions de résolutions jointes ont été déposées au Parlement afin de renforcer la lutte contre ce phénomène. Mais leur portée suscite déjà des critiques.
Ce mardi 31 mars en commission parlementaire, François De Smet (DéFI) a présenté un texte visant à désigner un coordinateur national de lutte contre l’antisémitisme. De son côté, le MR a défendu une proposition plus large, appelant à un renforcement global des politiques en la matière.
Ces textes n’ont toutefois pas convaincu l’ensemble des députés. Certains jugent la désignation d’un coordinateur national peu efficace et coûteuse. « Un brol en plus » résume Benoit Lutgen (Les Engagés) pour qui cette mesure serait une structure supplémentaire qui apporterait de la confusion.
Une situation qui se dégrade
Ces débats interviennent dans un contexte particulièrement préoccupant. Selon Unia, 192 dossiers liés à l’antisémitisme ont été ouverts en 2025. Cette tendance se confirme en actes concrets sur le terrain ; que ce soit l’attentat contre une synagogue à Liège ou plus récemment l’incendie d’un véhicule dans le quartier juif d’Anvers.
Pour Yves Oschinsky, président du CCOJB (Comité de coordination des organisations juives de Belgique), la situation s’est « très largement aggravée depuis le 7 octobre 2023 ». « Chaque fois qu’il y a une tension au Moyen-Orient, il y a une répercussion pour la communauté juive » , explique-t-il. Il évoque également « une très forte inquiétude de la communauté juive qui en pousse certains à masquer leur appartenance à la communauté dans l’espace public ».
Face à cette situation, les autorités ont renforcé la sécurité autour des sites sensibles, avec le déploiement de près de 200 militaires devant des écoles, synagogues ou encore l’ambassade d’Israël. Mais cette réponse, bien qu’elle rassure la communauté, « constitue simplement une mesure de dissuasion par rapport à des attentats mais n’est pas suffisante pour la communauté juive », explique Yves Oschinsky.
Une Belgique à la traîne en Europe
Au niveau européen, la lutte contre l’antisémitisme s’est structurée ces dernières années. La Stratégie européenne de lutte contre l’antisémitisme et de soutien à la vie juive incite les États membres à prendre des mesures concrètes. Sur les 27 États membres, 23 pays ont déjà mis en œuvre des stratégies ambitieuses qui ont débouché sur des initiatives efficaces.
La Belgique reste l’un des seuls pays sans stratégie nationale.
Yves Oschinsky
Cependant, selon un rapport d’étape de la Commission européenne publié en octobre 2024, quatre pays ne disposaient toujours pas de stratégie nationale spécifique ni de mesures dédiées : la Belgique, la Lituanie, Malte et la Pologne.
Dans ce contexte, la Belgique apparaît en retrait. « Elle reste l’un des seuls pays sans stratégie nationale », déplore Yves Oschinsky.
Actuellement, la lutte contre l’antisémitisme est coordonnée au niveau interfédéral par le service Égalité des chances du SPF Justice. Ce mécanisme vise à instaurer une concertation entre autorités, associations juives et organismes de promotion de l’égalité.
Par conséquent, la Belgique a désigné le chef du service Égalité des chances comme coordinateur chargé de la lutte contre l’antisémitisme.
Mais cette solution est jugée insuffisante. Le texte de François De Smet souligne que la désignation d’un haut fonctionnaire ne garantit pas l’indépendance nécessaire et ne répond pas à l’esprit de la Stratégie européenne.
Pour Yves Oschinsky, le mécanisme est inefficace : « C’est une personne qui consacre deux fois deux heures par an aux réunions et qui ne coordonne rien d’autre. » Il plaide pour un vrai coordinateur national : « L’objectif est d’avoir quelqu’un qui pilote réellement l’élaboration d’une stratégie de lutte contre l’antisémitisme. »
Des visions divergentes
Au Parlement, le consensus est loin d’être acquis. Une des alternatives proposées, jugée plus utile, serait un magistrat de référence au parquet qui traiterait des plaintes liées aux actes antisémites. Selon certains députés, c’est la justice qui doit s’occuper de la lutte contre l’antisémitisme. « Il faut des sanctions et pas nécessairement de la coordination » déclare Benoît Lutgen (Les Engagés).
Si cette piste est jugée intéressante par le CCOJB, elle reste insuffisante. « Ce n’est qu’une petite réponse à une problématique beaucoup plus large », estime Yves Oschinsky.
Reste à savoir si les initiatives actuellement discutées permettront de répondre à l’ampleur du phénomène. Faute d’accord, la Belgique continuera d’avancer sans véritable stratégie.

