Liberté ligaturée : stérilisées car elles sont Autochtones

Rosalie, Laurence, Sabrina et Delphine sont Autochtones. Aucune n’a décidé de se faire stériliser. Pourtant, elles le sont toutes les quatre. Leurs histoires, bien réelles, comportent de nombreux points de convergence.

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Rosalie, Laurence, Sabrina et Delphine sont Autochtones. Aucune n’a décidé de se faire stériliser. Pourtant, elles le sont toutes les quatre. Leurs histoires, bien réelles, comportent de nombreux points de convergence.

La stérilisation forcée est une pratique encore d’actualité au Canada. Des milliers de femmes se voient retirer leur droit à la maternité. La raison ? Elles sont Autochtones. Aujourd’hui, certaines tentent de mettre en lumière cette problématique pour qu’elle cesse. Des médecins, des avocats, une sénatrice, des professeurs, ont porté la voix de ces victimes. Seules quelques unes ont décidé de prendre la parole. Elles se battent pour leur liberté en tant qu’Autochtones mais aussi en tant que femmes dans un pays qui s’affiche comme promoteur des droits humains.

En 2019, des médecins ont encore décidé d’empêcher ces femmes d’avoir des enfants. Ces dernières nous ont demandé de ne pas être prises en photos. Pour respecter leur intimité, nous leur avons également donné des noms d’emprunt.

Village de Manawan, communauté autochtone
Village de Manawan, communauté autochtone. Photo : Perrine Borlée, Mathilde Bourgeois et Sarah Incari

Une sécurité “temporaire”

« Moi, j’ai vécu quelque chose de ce genre.» Rosalie a 50 ans. Elle en avait 21 lorsqu’elle a accouché de son quatrième et dernier enfant. « Après ma dernière grossesse, ça n’allait plus avec mon mari. Je trouvais ça difficile de m’occuper toute seule de mes quatre enfants. Je n’en voulais plus d’autres. Après mes accouchements, j’ai commencé à prendre la pilule et ça fonctionnait bien. Mais j’ai eu ensuite d’intenses maux de tête. » Rosalie, alors jeune habitante de Manawan, s’est rendue au dispensaire de sa réserve. Le personnel médical lui a indiqué que sa tension était trop haute. Ils l’ont renvoyée vers un médecin qui travaillait à l’hôpital de Joliette, dans la ville la plus proche. « Il m’a dit qu’il fallait que j’arrête les pilules contraceptives. Selon lui, c’était la raison de ma trop haute tension. J’en ai profité pour lui dire que je ne voulais plus avoir d’enfant pour le moment. Il m’a alors suggéré des moyens contraceptifs différents. Il y avait le préservatif mais mon conjoint n’en voulait pas donc j’ai mis ça de côté. Il restait le stérilet ou la ligature. Mes deux dernières options. Mais le médecin me disait qu’avec le stérilet, j’avais encore des risques de tomber enceinte. Pour moi, ce qui était le plus sûr, c’était la ligature. »

Dans ma tête, la ligature était une solution temporaire.

« Dans ma tête, la ligature était une solution temporaire. »  Rosalie pensait que c’était une procédure réversible. « J’entendais des femmes dire : Je me suis faite ligaturer car je ne veux pas avoir d’enfant maintenant. C’est en attendant. Ce sont des clips qu’ils peuvent enlever quand je le décide. »

« Une fois ligaturée, ça fonctionnait bien, je ne suis pas tombée enceinte. » Mais Rosalie fini par quitter son mari et rencontre une nouvelle personne. « Après trois ans de vie commune, nous voulions avoir des enfants. Nous sommes allés voir un médecin à Joliette. Ce dernier m’a envoyée à Montréal pour passer des examens. Le résultat était sans appel : je n’avais plus de trompes de Fallope, du tout. Il m’a dit que tout avait été brûlé. »  Rosalie était pourtant convaincue qu’elle pourrait à nouveau avoir des enfants plus tard. « Je pensais vraiment qu’on m’avait mis des clips, que je pourrais les retirer au moment voulu…Ce n’est pas du tout ça. Mes trompes de Fallope sont brûlées. C’est impossible à réparer. »

Rosalie ne sait pas si elle a signé un formulaire de consentement. « J’avais abandonné l’école très tôt. En plus, je suis autochtone et le français n’est pas ma langue maternelle. J’avais du mal à m’exprimer dans cette langue. » Les documents médicaux ne sont en effet pas toujours dans la langue du patient, ni forcément traduits. « Quand nous sommes en travail au moment de l’accouchement, nous signons plein de choses, nous sommes dans tous nos états et on ne comprend pas vraiment ce qu’il se passe. Dans certains cas, ces formulaires ont été signés dans cet état-là. Dans d’autres, il n’y avait aucun formulaire signé », explique Alisa Lombard, avocate de victimes de stérilisation forcée. Elle rappelle également que «même le fait qu’un formulaire ait été signé ne constitue pas un consentement propre et approprié».

Bras marqués de tatouages "sisters"
Dispensaire de Manawan
Table ronde au village de Manawan
Photo d'une famille autochtone, village de Manawan
Habit traditionnel autochtone

Coupé, attaché, brûlé. Rien ne passera à travers cela.

La signature de ces documents revient fréquemment dans les récits des victimes. C’est le cas pour Delphine. Cette jeune femme de 30 ans vient de la province du Saskatchewan et est une des clientes d’Alisa Lombard. En décembre 2018, elle s’est rendue à l’hôpital pour accoucher de son troisième enfant.  « Juste avant d’administrer la péridurale, le chirurgien a interrompu sa discussion avec l’anesthésiste et, d’une manière brusque et agressive, lui a demandé de signer un formulaire de consentement pour la césarienne. [Delphine] a remarqué qu’une ligature des trompes figurait également sur le formulaire de consentement et a pensé qu’elle n’avait d’autres choix que de signer », rapporte l’avocate. La jeune femme voulait encore des enfants et ne souhaitait pas être stérilisée. C’est pourtant ce qui lui est arrivé.

Des médecins ont également présenté ce formulaire à Sabrina, jeune Autochtone issue de la nation Crie. Elle affirme avoir entendu son mari refuser de signer. « Elle se souvient d’avoir essayé de sortir de la salle d’opération, mais le médecin l’a arrêtée […] Elle a dit à plusieurs reprises : « Je ne veux pas que vous fassiez cela » et a pleuré pendant que la péridurale lui était administrée », selon Alisa Lombard. A la fin de l’opération, le médecin a fini par dire : « Coupé, attaché et brûlé. Rien ne passera à travers cela. » 

Village de Manawan, communauté autochtone
Dispensaire de Manawan
Ecole du village de Manawan, communauté autochtone
Village de Manawan, communauté autochtone

Pour Laurence, la situation est plus floue. « Des fois, je me dis que j’ai peut-être été stérilisée. Je n’ai jamais eu d’enfant. Je suis tombée malade quand j’avais huit ans. C’était l’appendicite. » A l’époque, les enfants partaient seuls à l’hôpital, sans leurs parents. « Je me demandais pourquoi je n’avais pas eu d’enfant et ce qu’ils m’avaient fait… C’est pour ça que je suis allée chercher mon dossier médical. » Les médecins avaient déclaré que son dossier avait été détruit. Il a finalement été retrouvé quelques jours plus tard mais aucune trace de l’opération n’y figurait. Laurence continue de trouver tout ça « bizarre », elle ne sait toujours pas ce qui lui est arrivé. Peut-être est-elle stérile, peut-être a-t-elle été stérilisée de force…

L’équipe de Liberté ligaturée a voulu comprendre comment ces pratiques sont encore possibles aujourd’hui. Au delà de ces témoignages, des rencontres ont été faites, une enquête menée et des reportages réalisés. Si après lecture de l’article, vous désirez aussi comprendre et en savoir davantage sur ce phénomène, nous vous invitons à lire notre travail.

Les témoignages de Laurence, Sabrina et Delphine nous ont été donnés par leur avocate, Alisa Lombard.

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