Les pesticides, cause d'exil

Larissa Bombardi est professeure de géographie à l'université de Sao Paulo. Depuis 13 ans, elle étudie l’impact des pesticides sur la santé humaine. En 2017, elle publie un atlas sur l’utilisation des pesticides au Brésil. Depuis avril 2021, elle est exilée en Belgique avec ses deux enfants. Voici son histoire. 

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Photo : Luca Alu (CCBY NC ND).

Larissa Bombardi est professeure de géographie à l’université de Sao Paulo. Depuis 13 ans, elle étudie l’impact des pesticides sur la santé humaine. En 2017, elle publie un atlas sur l’utilisation des pesticides au Brésil. Depuis avril 2021, elle est exilée en Belgique avec ses deux enfants. Voici son histoire. 

Photo : Luca Alu (CCBY NC ND).

Quand avez-vous décider de vous exiler en Belgique ?

En août 2020, j’ai été séquestrée avec ma mère à son domicile. C’était la veille de la fête des pères. Donc heureusement mes enfants n’étaient pas là. Trois hommes ont retourné la maison, volé mon ordinateur qui contenait mes recherches et nous ont torturées psychologiquement pendant plusieurs heures. C’était horrible. Ils ont fini par nous enfermer dans la salle de bain et nous ont menacées de mort si nous appelions du secours.

Aviez-vous déjà été intimidée avant cela ?

Oui, ça c’est passé progressivement. En 2019, après avoir publié mon atlas en Europe, j’ai commencé à recevoir des menaces. D’abord par courrier, puis sur internet. C’est un ami journaliste qui m’a fait comprendre que j’avais été naïve de croire que l’agrobusiness me laisserait tranquille. Ça a été de pire en pire. On m’a demandé de changer de routine, d’annuler des déplacements, ensuite d’être escortée et puis enfin de quitter le Brésil.

Ce fut un vrai cauchemar car je savais que ma vie était en jeu

Mais malgré ça vous êtes restée ?

Oui. Pour organiser ma vie là-bas et faire les démarches pour pouvoir partir en ordre. Mon plan était de partir faire un projet de recherche en Europe. J’avais pour cela déjà contacté plusieurs universités. Et puis début 2020, la Covid m’a obligée à rester là-bas. Ce fut un vrai cauchemar car je savais que ma vie était en jeu.

Comment avez-vous fini par partir ?

Après avoir été séquestrée, j’ai constamment déménagé chez des proches jusqu’en avril 2021. A ce moment-là, j’ai reçu le feu vert de la VUB pour un projet de recherche. Cela m’a permis de demander un visa pour mes enfants et moi. Une fois en Europe, j’ai demandé la nationalité italienne. La première fois que je me suis réveillée ici, ce fut un soulagement que je ne peux pas expliquer.

Pensez-vous un jour retourner au Brésil ?

Non, sans aucun doute. Même si Lula gagne les élections, l’extrême-droite a la majorité dans les deux chambres. L’agrobusiness soutient financièrement la campagne de Bolsonaro et est encore plus puissant qu’avant. C’est la pire période de notre histoire en termes de violence dans les zones rurales envers les défenseurs des droits humains, les environnementalistes et les leaders indigènes.

56 000 brésiliens sont empoisonnés par des pesticides chaque année. Photo : Luca Alu (CCBY NC ND).

Que révèle votre atlas sur les pesticides ?

Il met en lumière les liens entre l’utilisation de pesticides et l’empoisonnement des populations locales. Pour donner un exemple, quand je regarde une carte du Brésil, je peux clairement relier les zones à haut taux d’empoisonnement avec les zones de cultures de soja ou de canne à sucre. Même chose pour les fruits tropicaux cultivés dans le Nordeste.

Quels sont les liens avec l’Union européenne ?

Il y a cinq pesticides produits en Europe, mais interdits sur le sol européen qui figurent dans le top 10 des pesticides les plus vendus au Brésil. Le Brésil est le premier importateur mondial de pesticides. Et il se fournit principalement en Europe, mais aussi en Chine ou en Inde.

L’Union européenne doit-elle arrêter de produire et de vendre ces pesticides au Brésil ?

C’est une part importante de la solution, mais ce n’est pas la seule. Il faut créer une législation internationale pour la régulation des pesticides.

Pourquoi cela ?

Les asymétries sont trop fortes pour l’instant. Prenons le cas des résidus. Le niveau de résidu de glyphosate toléré dans l’eau potable au Brésil est 500 fois plus élevé que celui autorisé dans l’UE. C’est surréaliste ! Je rappelle que le glyphosate est considéré comme potentiellement cancérigène pour les humains par l’agence internationale de la recherche sur le cancer (AIRC). Cette même agence a déjà classé le glyphosate comme cancérigène pour les mammifères.

Depuis sept ans, la faim a doublé au Brésil.
4,3 % de la population souffrait de la faim en 2013, contre 9% en 2020

Quelles sont les conséquences de l’utilisation de ces pesticides sur les Brésiliens ?

En plus des empoisonnements, il faut bien comprendre qu’ils ne sont pas utilisés pour produire de la nourriture. Depuis sept ans, la faim a doublé au Brésil : 4,3 % de la population souffrait de faim en 2013, contre 9% en 2020. Au lieu de nourrir notre peuple, nous produisons des agro-carburants et du soja.

Pensez-vous que la victoire de Lula à la présidentielle va changer quelque chose dans l’utilisation des pesticides ?

Oui, j’en suis absolument sûre. Bolsonaro a ajouté 500 pesticides à la liste des pesticides autorisés au Brésil. Normalement cela est géré par trois ministères au Brésil : la santé, l’agriculture et l’environnement. Depuis quatre ans, c’est le ministère de l’agriculture qui mène la danse et dicte sa conduite aux deux autres. Évidemment Lula n’avait pas tourné le dos à l’agrobusiness, mais au moins nous avions des environnementalistes et des professionnels de la santé qui avaient leur mot à dire sur ces dossiers.

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