Légumes en self-service

Dans les alentours de Longpré, petit village situé en province de Liège, se trouve un commerce inhabituel. Établi sur un hectare, ouvert de jour comme de nuit, sans commerçant ni caisse, ce qu’on y vend est à prélever directement dans la terre ou sur les plants. Zoom sur ce potager pas comme les autres.

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Photos : Milena de Bellefroid

Dans les alentours de Longpré, petit village situé en province de Liège, se trouve un commerce inhabituel. Établi sur un hectare, ouvert de jour comme de nuit, sans commerçant ni caisse, ce qu’on y vend est à prélever directement dans la terre ou sur les plants. Zoom sur ce potager pas comme les autres.

Photos : Milena de Bellefroid

Ici, quand les habitants du coin réalisent qu’il leur manque une courgette ou des œufs bien après la fermeture du Delhaize, ils ne jurent pas. C’est même plutôt gaillardement qu’ils enfilent leurs bottes et enfourchent leur vélo pour suivre les pancartes en bois qui indiquent les fameux Jardins de Longpré

Une fois sur place, il leur suffit de cueillir ce dont ils ont besoin et de calculer le coût du fruit de leur récolte à l’aide d’un tableau de prix. Il arrive que quelques gouttes s’infiltrent dans le magasin les jours de pluie, la faute au toit pas tout à fait étanche de cette ancienne étable. Mais peu importe, ce n’est pas comme si l’intérieur craignait l’humidité ; outre le tableau, on dénombre à peine une antique balance et, vieux nichoir recyclé, une honnesty box. « Avec deux ‘n’, pour que les gens soient deux fois plus honnêtes. » C’est avec cette phrase et un sourire que Guillaume, le maître des lieux, justifie l’erreur et couvre les lacunes anglaises de Valérie, sa femme et collaboratrice. 

Un duo solidaire, c’était la condition sine qua non de l’aboutissement de ce projet.

Des pancartes en bois guident les visiteurs à travers le lieu

La Genèse

L’histoire commence en 2014, quand Guillaume, alors gestionnaire de propriété, conseille à sa mère d’acheter le terrain jouxtant la maison familiale. 

Une fois acquise la certitude de ne pas voir apparaître une boîte de nuit se pose la question de la valorisation dudit terrain. Une envie anime la famille : celle d’un projet fédérateur pour ce village où rien ne subsiste, ni église, ni boulangerie, ni supérette. Créer du lien social donc, mais aussi des produits de qualité. L’idée d’un potager pour les locaux l’emporte ainsi sur les gîtes et autres pistes de karting. 

La fratrie part à la recherche d’un maraîcher à qui prêter l’endroit pour qu’il y fasse pousser des miracles. Hélas, aucun ne remplit les critères. Le temps passe et Guillaume finit par se retrousser les manches. Pendant quelques années, en parallèle de son boulot, il planche sur le sujet, rencontre des spécialistes, confronte différentes méthodes. 

Début 2019, il quitte son job pour se consacrer à ses hectares. Valérie, jusque là clerc de notaire, fait de même et leur vie de famille se déplace autour des cultures. 

Célestine [sa fille] m’accompagne tout le temps dans le potager, à 5 ans elle connaît le nom de toutes les plantes, tous les légumes.

Cartographie du jardin d’Eden 

Plants biologiques, zéro intrant, culture à la main : la politique du lieu est claire. Le seul impact sur la nature toléré consiste en l’insertion de canards gobeurs de limaces, redoutables ennemis des plantations. Le terrain a été terrassé et divisé en plusieurs plateaux et serres, dans lesquelles poussent toutes sortes de tomates, mais aussi du basilic réglisse ou des concombres mexicains. 

Autour du potager, on croise des poules préparant la terre du futur verger, des chèvres régulant le niveau de l’herbe et quelques vaches. 

En haut, un plan d’eau relié au puit et aux citernes permet un astucieux système d’arrosage automatique, gain de temps considérable. 

Très vite, des restaurants de la région s’intéressent aux légumes produits à Longpré et proposent à Guillaume de se fournir chez lui. Chaque semaine, il cueille et livre les restaurateurs qui, en retour, lui ramènent leur compost composé des restes des légumes de la semaine précédente. Tout se crée, rien ne se jette. La première année, c’est à ces restaurants que le jeune maraîcher doit 95 % de son chiffre d’affaire, un soutien non négligeable pour la jeune entreprise. Les 5 % restants sont dus aux locaux et les quelques surplus vite transformés en conserves ‘maison’ stockées dans la cave. 

Même le trognon de pomme a sa place dans ce circuit cir

L’Apocalypse 

Malheureusement, la suite, on la connaît. Covid-19, confinement, fermeture des restaurants. Fin des commandes. Guillaume et Valérie, loin d’être dépités, y voient l’occasion de se recentrer sur leur but initial, inciter les villageois à se fournir chez eux. Ils s’investissent davantage dans la com’ autour de leur projet et très vite, sur les 80 maisons que compte Longpré, une cinquantaine vient faire ses courses au magasin du potager. 

Les serres et le magasin, bâtisse en briques rouges, sont éloignées de quelques mètres seulement.

Le paradis ou l’enfer ?

Aujourd’hui, le visage de Guillaume, déjà tanné par le labeur en plein air, affiche des traits fatigués, mais ravis. « On a une qualité de vie incroyable, à être tout le temps dehors. Et pour les enfants, c’est une super éducation. » 

Comment expliquer que le son de cloche soit beaucoup moins rose chez tant d’autres travailleurs de la terre ?

La chance de Guillaume, c’est d’être le premier agriculteur de sa lignée. Ainsi, il n’a pas hérité, en plus de la ferme familiale, des 1 200 000 euros de dettes avec lesquelles se retrouve en moyenne le fermier qui reprend l’exploitation de son père. Pas de dettes et, il faut le dire, une famille aisée et soutenante, qui lui permet de ne pas être enchaîné à l’obligation de rentabilité.

Ceux qui sont déjà noyés sous les rappels de la banque ne peuvent se permettre de prendre des risques, alors ils continuent de pulvériser pour atteindre leurs quotas. Et parfois, trop souvent même, cela ne suffit pas : les agriculteurs restent la catégorie socioprofessionnelle la plus à risque en ce qui concerne le suicide. 

Le paradis a un prix.

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