Le travail derrière les barreaux

La crise sanitaire n’épargne aucun secteur... Ce n’est pas le milieu pénitentiaire qui dira le contraire. Les ateliers dans les prisons, permettant aux détenus de travailler, tournent actuellement au ralenti. L’occasion de se questionner sur leur réelle utilité.

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Photos : Candice Bussoli (CC BY NC ND)

La crise sanitaire n’épargne aucun secteur… Ce n’est pas le milieu pénitentiaire qui dira le contraire. Les ateliers dans les prisons, permettant aux détenus de travailler, tournent actuellement au ralenti. L’occasion de se questionner sur leur réelle utilité.

Photos : Candice Bussoli (CC BY NC ND)

À la prison pour femmes de Berkendael, une seule des trois régies de travail fonctionne à plein régime. Les deux autres sont à l’arrêt complet depuis quelques jours. Carine Declercq, responsable de la régie « propre », c’est-à-dire l’atelier prenant en charge l’emballage des denrées alimentaires, est une des dernières présentes malgré la crise. Comme chaque jour, elle s’apprête à ouvrir les portes à ses « filles ».

Bienvenue dans la régie n°3

Après divers bruits métalliques de portes qui s’ouvrent, se referment, retour au boulot. Il est 12h45. Dans une ambiance chaleureuse contrastant avec la froideur du lieu, les premières détenues commencent à passer le portique de sécurité de la régie n°3. À Berkendael, plus de la moitié des prisonnières travaillent. Il n’y a pas de profil type ni d’âge moyen, mais seulement un objectif commun : mettre la main à l’ouvrage. Les blouses colorées remplacent celles blanches sur le portemanteau. Une à une, elles s’engouffrent dans la pièce à l’odeur entêtante de cannelle. C’est cette épice qu’elles emballent aujourd’hui.

Ma présence les amuse. « Carine, c’est la meilleure cheffe d’atelier », lance une détenue en franchissant le rideau de plastique séparant le couloir de la zone stérilisée de production. Celle qui suscite l’adoration n’hésite pas à enchaîner : « Alors les filles, vous avez regardé ‘l’Amour est dans le pré’ hier soir ? ». L’ambiance est au beau fixe, « elles s’entendent toutes bien ». Cookie, la peluche/mascotte posée sur l’appui de fenêtre est le gage de cet esprit d’équipe. Pour Carine, « garder une atmosphère de travail agréable, c’est important. »

Le claquement répétitif de la soudeuse en action témoigne du fait que les détenues s’attellent à la tâche. Dans une cabine à l’écart, donnant sur l’atelier, Carine se confie sur l’importance d’œuvrer en prison : « Ne fut-ce que pour l’hygiène de vie ». Pour la cheffe de régie, « elles apprennent à se lever à l’heure, à respecter un horaire. Celles qui ne travaillent pas sont dans leur lit toute la journée ».

Dans un atelier, il n’est pas question de faire la cheffe comme sous le préau

La sociabilisation est également une conséquence positive du travail en prison. La tolérance est le maître-mot d’un atelier. « Dans un atelier, il n’est pas question de faire la cheffe comme sous le préau », explique la responsable de la régie n°3. « Bien sûr, professionnellement, cela aide aussi. » L’expérience prouve que le travail en prison suscite parfois des vocations ou du moins un désir de rester actif. Selon Carine, « même si ce n’est pas dans le même domaine, le contexte de travail aide quand même à avoir un comportement de travailleuse ». Sans oublier que le travail représente aussi un apport d’argent pour se permettre des extra à la cantine.

Quand je les écoute, toutes ont des projets

Tiro, la magasinière, interrompt la conversation. Le comptage de la cannelle qu’elle vient d’effectuer ne correspond pas à celui qui figure sur la fiche de production. Carine explique : « Parfois, il y a des petites erreurs. On nous dit sur papier qu’il y a 10 000 bâtonnets de cannelles, mais il y en a 15 000 dans la réserve. » Les fournisseurs qui expédient leur marchandise en prison ont été dénichés par le Cellmade. C’est un organisme au statut spécifique gérant la relation client-prison. Le producteur y trouve son compte, car la main d’œuvre derrière les barreaux est moins chère. Les détenues sont payées à la pièce. C’est pourquoi même si elles sont intriguées par ma présence, leur attention reste focalisée sur le rendement.

Tiro, la magasinier occupe une place centrale au sein de la régie. Photo : Candice Bussoli (CC BY NC ND)

Tiro est repartie à son poste tout au fond de la régie. La place qu’elle y occupe est particulière. Elle est chargée de gérer la zone de production en attribuant notamment les tâches à effectuer, mais elle doit surtout compter le nombre de boîtes que les autres filles emballent. Le job de magasinière est un job de confiance, à hautes responsabilités. Pour cela, un complément de salaire en heures lui est octroyé. C’est toujours la même personne, désignée par le responsable d’atelier, qui est assignée à ce travail. Carine a choisi Tiro il y a trois ans à l’ouverture de la régie « propre », car « elle est efficace et jamais malade ». Ce job peut parfois attirer la jalousie, mais pour Tiro, c’est avant tout une manière de passer le temps et d’apprendre. Elle a d’ailleurs, en parallèle, repris des études. Cette motivation, Carine la confirme : « Quand je les écoute, toutes ont des projets. »

Tiro effectue un travail de gérance. Photo : Candice Bussoli (CC BY NC ND)

« Un made in prison » honteux ?

Pourtant, certains fournisseurs n’assument pas le côté social du travail carcéral. Mon appareil photo en a dérangé un qui passait par là. « Le fabriqué en prison » suscite la honte. Pour Carine, c’est une question d’a priori : « il suffit d’aller dans la rue et de donner un paquet de bonbons emballé en prison et les gens sont horrifiés comme si c’était des brebis galeuses. »

Le cellmade se charge de trouver des fournisseurs qui acceptent que leur marchandise soit emballée en prison. Photo : Candice Bussoli (CC BY NC ND)

Toutefois, même si « le made in prison » a des avantages pour les détenues et fournisseurs, la pandémie actuelle complique les choses. En effet, lorsque le responsable d’atelier est absent, il n’y a pas d’atelier. La situation attriste Carine : « Pour le moment, les filles des deux autres régies sont en train de pleurer en cellule pour venir travailler ».

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