Inondations : sur les traces des ravages de la Dyle

Plaques de bois fixées sur le devant des portes. Fissures longues de trente centimètres sur les façades. Dans l'hypercentre du chef-lieu du Brabant wallon, des gravats et des décombres laissent encore imaginer le chaos dans lequel cette ville a été plongée, durant l'été 2021. "Mammouth" s'est intéressé aux traumatismes psychologiques qu'ont laissé ces inondations, chez les Wavriens.

par

Photos : Camille Block

Plaques de bois fixées sur le devant des portes. Fissures longues de trente centimètres sur les façades. Dans l’hypercentre du chef-lieu du Brabant wallon, des gravats et des décombres laissent encore imaginer le chaos dans lequel cette ville a été plongée, durant l’été 2021. « Mammouth » s’est intéressé aux traumatismes psychologiques qu’ont laissé ces inondations, chez les Wavriens.

Photos : Camille Block

Un brouhaha mélangeant les rires des uns et les cris des autres, rythme l’ambiance du marché.

« Des fruits frais, des légumes frais, des pommes, des poires ! Alors ma p’tite dame, qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? » 
– «  Bonjour, j’aimerais un kilo de pommes pour faire de la compote »
– «  Eh bien vous êtes au bon endroit ! On dit que j’ai les meilleures pommes de la ville. Je vous conseille les boskoop, sucrées avec une petite pointe d’acidité »
– «  C’est parfait, je vais vous les prendre »

C’est dans ce chahut matinal que, chaque samedi, le centre de Wavre a pris pour habitude d’accueillir ses visiteurs. Depuis six mois, la ville peut à nouveau accepter, le temps de quelques heures, maraîchers, fleuristes, volaillers ou encore artisans boulangers. Les riverains prennent plaisir à se laisser aller à quelques commérages, attendant patiemment leur tour chez le fromager. Les personnes isolées redécouvrent les joies de se faire aborder, çà et là, par des scouts vendant des biscuits ou par le démonstrateur d’un produit nettoyant toute surface.

Wavre, un samedi matin, au marché
Un mois après les inondations, les marchands peuvent, à nouveau, exposer en centre-ville, le temps de quelques heures, le samedi matin. Photo: Camille Block (CC BY NC ND)

Sous un éblouissant soleil hivernal, la place Cardinal Mercier se dessine. Une légère odeur de gaufres de Liège flotte dans l’air, poussant progressivement les passants à se rapprocher de sa source. Stratégie commerciale du glacier Maison Carette, les ventilateurs ont été activés pour appâter les clients. La perte économique durant les inondations a été telle, qu’il doit désormais ruser pour combler les manques à gagner.

« Il pleuvait énormément. J’étais chez moi et je regardais sur Facebook les publications des wavriens. Je pense qu’à ce moment-là j’avais encore l’espoir qu’il n’y ait que la cave du magasin qui soit inondée »

Sylvie Collard

Dans la nuit du jeudi 15 juillet au vendredi 16 juillet, des pluies diluviennes ont réveillé la Dyle, la faisant sortir de son lit. On l’oublie, mais quelques heures après les impétueuses crues de la Vesdre et de l’Ourthe, la ville de Wavre sombrait progressivement dans la Dyle. Les poubelles avaient disparu. Les bancs aussi. Seuls quelques boites aux lettres luttaient pour ne pas couler. « Ça a commencé le jeudi soir », confie la responsable du glacier. « Il pleuvait énormément. J’étais chez moi et je regardais sur Facebook les publications des Wavriens. Je pense qu’à ce moment-là j’avais encore l’espoir qu’il n’y ait que la cave du magasin qui soit inondée ».

Le lendemain, en se rendant sur place, Sylvie déchante rapidement, les dégâts sont largement plus importants qu’imaginés. Les flots avaient réussi à renverser le frigidaire d’exposition, l’eau envahissait la cave et remontait dans le magasin. La Dyle avait fini par submerger le commerce de l’entreprise familiale, laissant sa gérante impuissante et stupéfaite face à ce qui s’imposait devant elle.

En évoquant cette période, la dynamique quinquagénaire apparaît fébrile. « Nous avons dû attendre que les soixante centimètres de flotte qui étaient dans le magasin redescendent avant de pouvoir attaquer le nettoyage ». Le samedi 16 juillet, c’est paradoxalement sous un grand soleil, muni de seaux et de raclettes, qu’elle a pu commencer à jeter les kilos de nourritures. « Entre les glaces, les cornets, les gaufres et les boissons, ça a été mine de rien un énorme gaspillage alimentaire en plus de la catastrophe économique pour le magasin ». Le nettoyage s’est par ailleurs avéré plus compliqué que prévu puisqu’une odeur de gasoil empestait les lieux. Et pour cause, à trente mètres de là, dans une rue perpendiculaire à la place, la citerne du commerce Cricket & Co avait chaviré, laissant s’échapper quelques centaines de litres de mazout dans le centre-ville.

Sept mois après les plus grandes inondations qu’ont connu la ville de Wavre, le glacier reste marqué par cette catastrophe. Des pans de carrelage sont toujours mouvants, des plinthes sont absentes par endroits et quelques fissures se glissent le long des murs. Encore maintenant, Sylvie craint la pluie. Elle craint les problèmes qu’elle pourrait lui causer. « Pendant toute cette période du mois de juillet, je dormais mal. J’ai même été jusqu’à installer l’application Splash pour qu’elle me prévienne, dès qu’il y a un risque de pluie ».

Frigo démonté couché sur le sol
Les travaux de nettoyage ont pu être faits grâce à la solidarité indéfectible des Wavriens. Photo: Camille Block (CC BY NC ND)

Accoudée sur le comptoir, une fourchette à gaufres à la main, la responsable s’estime pourtant chanceuse d’avoir pu rapidement rouvrir son commerce. En un week-end le nettoyage était fait. Bien que les moteurs des congélateurs des gâteaux, des bacs et des litres de glaces soient à la cave et donc irrécupérables, le comptoir, lui, a pu être réparé dès le lundi suivant. « Heureusement que l’atelier n’a pas été impacté ! » s’exclame-t-elle. « Le lundi après-midi, les ouvriers de l’atelier ont pu m’apporter quelques bacs de glace, de quoi garnir mon comptoir. C’est bête, mais j’étais contente de pouvoir faire plaisir aux sinistrés en leur proposant des glaces, le temps d’une pause ».

En quittant le glacier, sur la droite de la place Cardinal Mercier, un étroit chemin en béton conduit à un point d’eau. C’est la Dyle. Une couleur verdâtre tendant vers le brun, le débit modeste d’un ruisseau et quelques cailloux apparents lui concèdent la profondeur d’un pédiluve. Difficile aujourd’hui de croire que cette rivière qui traverse Wavre et Limal est à l’origine d’un torrent dévastateur. Pourtant en remontant le cours d’eau sur cent mètres, des débris errent encore, accrochés dans les ripisylves, aux côtés de cinq colverts qui pataugent.

Au loin, un homme en jeans, baskets et bodywarmer, se balade accompagné de son border collie. D’une démarche assurée il s’avance, laisse à la main, vers le pont. Après quelques reniflements pour s’assurer que son maître ne court aucun danger, son chien se couche. En regardant le cours d’eau, Luc (nom d’emprunt) est en colère. « Je vous vois photographier ce cours depuis un moment. Vous savez tous les problèmes qu’il nous a causés ». La moindre averse l’inquiète, le préoccupe. Malgré la météo clémente, il n’est pas tranquille. Il le sait pourtant, en hauteur, sa maison ne risque rien. Cette nuit du 15 juillet, accompagné de plusieurs autres voisins, l’homme est pourtant allé chercher un nonagénaire vivant quelques maisons plus bas. Le rez-de-chaussée du vieil homme commençait à prendre l’eau. « Et vous croyez que la commune est venue nous voir ? Pas une fois ! » Cette bribe de discussion le crispe. D’un coup, il reprend son chemin.

photo prise depuis une berge entre du lierre
Les plus installés se refusent pourtant à quitter cette commune. C’est le cas de « La Maison de Malou » qui, malgré que son commerce et sa maison aient été dévastés, se refuse à quitter sa ville. Photo: Camille Block (CC BY NC ND)

En revenant sur la place, les marchands ambulants plient bagages. Les employés communaux, gilets fluorescents sur le dos, s’affairent. Alors que les balayeuses de voiries entrent en fonction, les policiers tentent de presser les derniers vendeurs qui rechignent à plier boutique. En dix minutes, ce remue-ménage est terminé et l’Église Saint Jean-Baptiste se dévoile sous un soleil étincelant. Ce haut monument religieux de quarante mètres de hauteur, datant du 15ème siècle, n’a pourtant pas été épargné par la Dyle. « Tout le centre de Wavre était sous eau », se remémore le Père Jean-Louis Liénard. « Tout était inondé. Dans l’Église, ça a été jusqu’à quarante centimètres d’eau boueuse pratiquement partout. A l’arrière du bâtiment, l’eau nous arrivait à la taille ». Dans la Cure, derrière son bureau, le soleil l’éblouit. Il se déporte sur la gauche, puis sur la droite, mais rien n’y fait. Il s’agace puis finalement, se lève pour fermer les tentures le temps de l’interview. « On a dû jeter plus de trois cents chaises. Elles étaient en bois de chêne avec une assise confortable en mousse, mais l’eau les a imprégnées. C’était irrécupérable ». Pendant une dizaine de jours après les inondations, des piles de chaises trônaient devant la maison de Dieu, attendant qu’un container les emmène à la déchèterie.

La Cure une partie ombragée
Sous ce beau soleil hivernal, difficile de croire que la cour de la Cure a pu être, il y a sept mois de cela, la prolongation de la Dyle. Photo: Camille Block (CC BY NC ND)

En entrant dans l’Église, les lambris et les boiseries semblent avoir disparus, la Chaire de vérité été déplacée et le carrelage est rompu par endroits. Sept mois après, les travaux sont loin d’être achevés. « On en a pour des années à tout remettre en état. Je crois que si dans un an et demi tout est plus ou moins récupéré, on pourra s’estimer heureux », dit-il. En approfondissant la discussion, on s’aperçoit que le plus compliqué dans cette épreuve, c’est l’impact psychologique. Dès qu’il pleut, l’inquiétude prend le pas sur la raison. Certains s’imaginent déjà revivre la situation du mois de juillet. Pourtant, ils le savent, ces inondations ne sont pas uniquement la faute de dame nature.

En 2011, la ville de Wavre avait déjà connu des inondations. Certes moins impressionnantes, mais qui avaient tout de même causé des amissions. Depuis cette époque des citoyens alertent les élus communaux sur la mauvaise gestion de la ville. « Sans un bétonnage intempestif sur toute la vallée de la Dyle, des avaloirs mal entretenus et des travaux à outrance, les inondations n’auraient probablement pas été de cette ampleur ». C’est en tout cas ce qu’affirme le Père Jean-Louis.

Face à ce type de critiques, Pierre Lavendy, conseiller environnement, dans la commune de Wavre, se défend. Depuis les inondations de 2011, un petit bassin d’orage a été construit sur une parcelle privée, gérée par Walibi. A côté de ça, depuis cinq ans, des réunions sont organisées en amont de la ville avec les communes de Genappe, Ottignies et Court-Saint-Etienne pour réfléchir à des solutions contre les inondations. L’objectif de la ville de Wavre, en assistant à ces rencontres, est de voir si les investissements consentis par les communes voisines sont suffisants pour lui éviter de devoir faire les mêmes. Verdict ? Les zones d’immersion temporaire n’ont pas permis d’empêcher les inondations. Wavre va devoir mettre la main au portefeuille. Par ailleurs, depuis le 15 juillet 2021, aucun aménagement physique n’a pu être réalisé, mais la ville a fait appel à des bureaux d’études afin de déterminer ce qui pourrait être mis en place : élargissement de la Dyle ou encore bassin de rétention. D’ici la fin 2022, l’objectif de la commune est d’engager un ingénieur spécialisé dans l’hydraulique.

« Dès que je vois que le temps se gâte et que des grosses pluies peuvent tomber, je stresse à mort »

Claude Hilson

En laissant le conseiller environnement retourner à ses occupations communales, quelques nuages se manifestent dans le ciel. Bon ce n’est rien, ce ne sont que des nuages, dirait-on. Claude Hilson, présidente de l’association des commerçants de Wavre fronce les sourcils. « Dès que je vois que le temps se gâte et que de grosses pluies pourraient tomber, je stresse à mort », balance-t-elle, d’une voix qui porte dans tout son magasin de maroquinerie. Son commerce se situe à deux cents mètres de la place, à côté de la Dyle, dans la rue commerçante la plus touchée par les pluies. Et quand elle dépeint ce à quoi elle a été confrontée, les propos de Claude Hislon ne semblent plus du tout disproportionnés.

Portrait d'une commerçante
Claude Hilson : gérante de la maroquinerie Willems-Mattagne et présidente de l’association des commerçants de Wavre. Photo: Camille Block (CC BY NC ND)

Le 15 juillet, l’eau commençait à monter gentiment, la ville a donc distribué les sacs de sables aux habitants et commerçants. A partir de 18 heures, alors que la décrue venait d’être annoncée, la gérante scrutait les points stratégiques de la rue du Pont du Christ. Étrangement, l’eau continuait à monter. D’abord, les pieds du banc en bois sur le trottoir d’en face, ensuite une affiche sur la devanture voisine, puis un poteau rouge, et finalement toute la rue était noyée sous un liquide opaque.

Fort de son caractère de présidente, il était hors de question pour cette femme d’abandonner son navire. Toute la nuit durant, elle s’est efforcée de sauver son stock, en mettant les sacs, les mallettes et les ceintures en hauteur. Cependant, en vingt minutes, sa cave de deux mètres de haut débordait, ne lui permettant plus d’y descendre. « Jamais je n’aurais pu imaginer que cela puisse être plus dramatique qu’il y a dix ans… ». En moins de 24 heures, les dégâts ont atteint 150 000 euros, selon les experts. Autant de marchandises, de revêtements et de boiseries qui ont sombré. Cela semble énorme, mais la dirigeante s’estime chanceuse, quand elle a appris que le centre orthopédique, à quelques mètres de là, lui, comptait près d’un million d’euros de dommages.

Il est 17 heures trente, la boutique ferme dans une heure. La ville est calme, mais le ciel se gâte. La place Bosch, à deux pas de la maroquinerie, s’assombrit. Entre la place et le magasin, coule la Dyle. Un mouvement se dessine dans l’eau. Ça y est, il pleut.

pot de fleurs cachés par les plaques
« Il y avait quarante centimètres d’eau boueuse dans l’Église. Tous les lambris ont du être démontés et son actuellement en restauration » confie le Père Liénard. Photo: Camille Block (CC BY NC ND)
Nef de l'Eglise traversée par un rayon de soleil
Par endroit, l’assise sous le carrelage était très sablonneuse provoquant des effondrements de sol. Le tout a été réparé mais des traces de cet éboulement sont encore visibles. Photo: Camille Block (CC BY NC ND)
détritus qui trempe dans la Dyle
Le jeudi 15 juillet, c’était le jour des poubelles. Des sacs noirs, des détritus et des immondices flottaient dans la ville. Photo: Camille Block (CC BY NC ND)
porte de garage réparée
Dans chaque rue de cette ville, des détails attestent du choc que ces inondations ont pu représenter. Bien que certaines compagnies d’assurances se soient rendues sur place le 21 juillet pour constater les sinistres, certains n’ont pas encore été dédommagés. Photo: Camille Block (CC BY NC ND)
Place ombragée
Samedi 12 février 2022 à 11 heures sur la place communale de la ville de Wavre. Photo: Camille Block (CC BY NC ND)

Nouveau sur Mammouth

Journal Télévisé -Become 18/05
Refuge LGBTQIA+ : une année pour se retrouver
Fausse couche précoce : "Cinq ans après, je m'autorise enfin à être mal"
Bruxelles-Rabat : deux capitales, un engagement