La communauté irlandaise de Bruxelles est partie chercher ailleurs une perspective d’avenir que leur pays ne leur offrait plus
Crédit photos : Thibault Herpoel (CC by ND)
Venus de petits villages perdus in the middle of nowhere ou de Dublin, ils investissent désormais les quartiers européens de Bruxelles. Où les parois abruptes de verres et de béton de Maelbeek et Schuman ont supplanté les Cliffs of Moher et les falaises de la côte ouest. Ils avancent leur accent chantant dans les couloirs des institutions, des entreprises et des lobbies jouxtant le Berlaymont et l’Espace Léopold. Les Irlandais de Bruxelles présents dans la capitale sont majoritairement jeunes, discrets. De passage aussi. Ils sont arrivés dans la capitale pour fuir les loyers excessifs de Dublin et le manque de perspective d’emploi. Le soir, au pub, les conversations mélancoliques glissent souvent vers la Maison. L’Irlande est un pays qu’ils aiment profondément, mais qu’ils ont quitté à la recherche de mieux.
Les pavés des Halles Saint-Géry, dans le centre de Bruxelles, sont bondés. Les Irlandais emplissent les rues du centre pour emporter toute la ville dans la fête. Le temps est radieux sur la capitale en ce dimanche de mars. Comme un pied de nez à l’heure de célébrer un peuple surtout connu pour la pluie.
Les violons et accordéons des différents groupes folkloriques donnent le pas de la parade, devançant un cortège aussi hétéroclite qu’uni. Ils fêtent tous la Saint-Patrick, du nom de leur Saint, et célèbrent leur culture à travers le monde.
Fidèles à leur réputation, ils prennent ensuite place dans les pubs de la capitale. Dont fait partie le James Joyce. Un petit pub situé à l’ombre des buildings du quartier européen. « Depuis que je suis arrivé à Bruxelles, je n’avais jamais connu ça », se remémore Callum Delaney. « Le bar était rempli, les gens dehors sur les trottoirs, c’était fou ».
Deux jours plus tard, l’atmosphère est plus calme au James Joyce. Tout ici rappelle l’Irlande dans les moindres détails : ambiance feutrée, des cadres remplissant les murs, une odeur indicible de Guinness. Quelques groupes d’amis côtoient les costards cravates des fonctionnaires européens. Dans un coin, un jeune expose son exploit à sa table : il a Split the G. Une tradition qui consiste à boire la première gorgée d’une Guinness afin que le niveau de la bière s’arrête exactement au milieu de la lettre « G » du logo sur le verre.



Callum est venu à Bruxelles, d’abord pour trois mois, pour visiter son frère. Cela fait désormais 12 années qu’il vit ici. « Je me suis vu offrir un job, j’ai rencontré des gens et puis je suis resté, c’est aussi simple que cela ». Il sert une Guinness à un client. En deux temps, pour garder la mousse. Et poursuit. « Je reviendrai sûrement à la maison quand je serai à la retraite. Je suis rentré en Irlande il y a peu, et j’ai regardé les offres pour les appartements. C’est beaucoup trop cher pour les emplois disponibles ».
Il pose la Guinness sur le comptoir. Sláinte. (Santé en gaélique).
Caroline Mantl, 57 ans, est une habituée de longue date de ces quartiers européens de Maelbeek et Schuman. Aujourd’hui, elle travaille chez Eurocontrol, une organisation intergouvernementale indépendante.
Elle est assise sur la petite terrasse d’un café branché de Mérode, un cinnamon roll dans une main, la laisse de Théo (son yorkshire terrier espagnol) dans l’autre. Elle s’excuse, prend un appel, puis se lance. Elle est arrivée en Belgique en 2002. Comme tant d’autres Irlandais après elle, ses premières foulées se sont faites sur le tarmac de l’aéroport de Charleroi.

Caroline devait rester un an. La quinquagénaire n’a plus quitté la Belgique depuis. « Je viens de rendre visite à ma fille il y a quelques semaines, elle est partie faire ses études au Trinity Collège. Dublin a bien changé en vingt ans. C’est devenu beaucoup plus multiculturel, ils ne sont plus tous ginger comme moi ». Cheveux roux clairs, yeux bleus accordés avec son chemisier ligné. Caroline se marre.
Pourtant, elle ne se voit pas retourner vivre en Irlande de suite. « Les possibilités de travail y sont limitées, par rapport à Bruxelles. Et la vie y est plus chère. A ma retraite, pourquoi pas, mais vivre là-bas 365 jours par an, pas question. Je deviendrais folle. C’est trop petit, et beaucoup plus difficile pour voyager. En Belgique, tu peux aller en Allemagne et le jour d’après aux Pays-Bas. L’Irlande est beaucoup plus isolée. Mais je porte toujours l’Irlande dans mon cœur ». Elle évoque la mer, le banter*, la culture du pub, la gentillesse et la drôlerie de ses compatriotes. Autant de souvenirs fugaces qui tracent une certaine mélancolie sur son visage.
« Vivre en Irlande à ma retraite, pourquoi pas. Mais 365 jours par an, hors de question. Je deviendrais folle. »
Elle est fière de son pays. Une nation qui a énormément souffert. Au cours des deux siècles passés, l’Irlande a subi de gros épisodes d’émigration. La Grande Famine (qui a causé un million de morts et mis sur les routes autant de déplacés), le joug britannique ou la pauvreté de la population ont constitué une multitude de raisons qui ont poussé des millions d’Irlandais à fuir le pays. Encore aujourd’hui, l’Irlande fait face à des vagues d’émigration. Malgré la période prospère du début des années 2000, au cours de laquelle l’Irlande était qualifiée de tigre celtique, la crise financière et la crise du logement ont forcé bon nombre de compatriotes à quitter le pays.
« C’est en partie pour cela que l’Irlande est proche de l’Europe. Dans les années 60 et 70, nous nous appauvrissions fort. L’Europe nous a beaucoup aidé. Dogs on the streets appreciate what EU made for us ».
No matter where you’ll go, you’ll find an Irishman
Cette perception de l’émigration est encore fort ancrée dans les mémoires. Dont celle de Caroline.
« On émigre encore beaucoup, même si c’est plus pour des raisons économiques aujourd’hui. C’est un concept qui ne nous effraie pas et qui ne nous est pas inhabituel. Il y a cet esprit en nous qui se dit ‘vas-y, on verra bien ce que ça donne’. C’est aussi plus facile de partir aujourd’hui. Partout dans le monde, tu trouveras une communauté irlandaise avec un pub et des clubs de foot gaélique. J’ai des amis en Chine qui sont membres d’un club de foot gaélique ».
Bruxelles aussi est imprégnée de cette culture : clubs de sport, de lecture et de danse irlandaise, événements tournés autour de la culture irlandaise… Les opportunités sont légion pour les expat’. « La communauté irlandaise de Bruxelles est assez forte ». Jack Mattijnssens sort son téléphone et montre des photos du bal qu’il a organisé en marge de la Saint Patrick, au Kitty O’Sheas. Il est membre de l’Irish Club of Ireland.

Le belgo-irlandais se sent profondément connecté à sa patrie d’origine. Il a habité Drumshanbo, un petit village « in the middle of nowhere », comme il dit. « Ils y font du bon whisky, on devrait le goûter ensemble une fois. »
Il a quitté le village il y a une dizaine d’années, pour Dublin d’abord, puis pour travailler aux alentours du Parlement européen. Mais sa fierté du pays et de la culture irlandaise est toujours présente.
Home is where the heart is
Quelques heures plus tard, on se trouve à Etterbeek. Au bord du terrain de rugby de la VUB, l’Université Libre de Bruxelles où les cours se donnent principalement en néerlandais.
Le Brussels Craobh Rua occupe le terrain central deux fois par semaine. C’est le club de football gaélique de la capitale. Sur une moitié de terrain, une dizaine de filles, munies d’un casque, frappent une petite balle avec un camán (bâton en bois utilisé dans des sports gaéliques ou traditionnels). Elles jouent au camogie, la version féminine du hurling. A côté, l’équipe masculine de foot gaélique finit son entrainement, frappant la balle à la fois des mains et des pieds. Leur coach varie entre injonctions dans un anglais inaudible et coups de sifflet. C’est par l’un d’eux qu’il conclut l’entrainement.
L’ambiance est légère. Ben Cunningham a le visage marqué par la sueur et l’effort consenti. Il enfile un pull pour contrer la fraicheur de cette soirée du mois de mars. Ses coéquipiers le tannent :
– Ne lui dis pas qu’on annule l’entrainement de jeudi pour aller au pub, on dira encore que nous sommes alcooliques.
Tous se mettent à rire. Puis, Ben se retourne et dit à notre attention :
– So, boy, what’s the crack?
Devant mon visage étonné, il rectifie, hilare : « Mes collègues étrangers au bureau me font la même réaction ». Ben est fonctionnaire à la représentation permanente de l’Irlande auprès de l’Union européenne. Il poursuit, toujours le sourire aux lèvres. « C’est une expression typique irlandaise pour demander si tout va bien. Je ne veux pas de drogues ».
Le jeune homme de 26 ans est arrivé l’été dernier, et est rapidement entré dans l’équipe. « C’est essentiel d’encore pouvoir faire du sport, voir d’autres Irlandais… Je me sens à la maison et ça m’évite d’avoir le mal du pays, comme je suis un peu casanier ».



« Faire du sport, voir d’autres compatriotes m’évitent d’avoir le mal du pays »
Ce job de fonctionnaire, était une opportunité professionnelle de quatre années, qu’il a saisie. Au terme de ce contrat, un poste l’attendra à Dublin. « Mais on verra bien, Bruxelles est une ville qui plait aux gens. Peut-être que je vais rester, beaucoup de membres du club l’ont déjà fait ». La douceur des parcs n’est pas le seul argument faisant pencher la balance. « Venir ici est aussi une opportunité pour économiser de l’argent. Ici, je peux louer un appartement et économiser, ce qui n’est pas le cas à Dublin ».
En Irlande, une étude publiée en 2025 par le National Youth Council of Ireland, affirme une tendance d’expatriation des jeunes Irlandais. Selon les chiffres, 60% des moins de 25 ans sont tentés de partir à l’étranger pour avoir une meilleure qualité de vie, et 30% considèrent sérieusement cette option.
Ben Cunningham en fait partie, tout comme son coéquipier Donald Brady.
« A la fin de ma vingtaine, j’étais toujours obligé d’habiter en colocation ou avec un propriétaire à Dublin. C’était impossible de louer seul »
Originaire de Sligo, à la pointe nord du pays, le chargé de communication dans une ONG vit à Bruxelles depuis janvier 2024. Il est venu pour rejoindre sa copine. « J’étais à la fin de la vingtaine, et je vivais à Dublin, toujours en colocation, car il était impossible de louer seul. Cela n’a pas été difficile de partir ». Le premier mois a été rude. L’hiver est une période creuse pour les offres d’emploi, et il neigeait beaucoup plus qu’en Irlande. « J’ai souffert mentalement, mais ça n’a duré qu’un mois heureusement. J’adore Bruxelles, le Bois de la Cambre et toute la multiculturalité autour. Avec ma copine italienne, nous projetons d’y vivre encore quelques temps ».

Le lendemain matin, nous recevons un SMS : « Je suis déjà à l’intérieur. Je vous attends ». Foutu vélo qui déraille, nous nous excusons du retard. Niall Curley sourit et nous invite à sa table. C’est son heure de pause (lui aussi bosse à Maelbeek).
Il est parti il y a quelques années d’Irlande, de son petit village de Bandeslow, en plein centre de l’Irlande. A 30 ans, il adore sa vie bruxelloise : pour preuve, il vient d’acheter un appartement du côté de Koekelberg. Mais il n’exclut pas de revenir un jour dans son pays d’origine. « Je reviendrai un jour en Irlande, à la campagne. Mais pour l’instant, je suis assez libre de mes choix. Je suis fier de mon pays, de dire I’m Niall from Ireland. Car les gens ont une bonne image de nous, d’un peuple ouvert, romantique et toujours prêt à rire ».

Bruxelles, Londres, Berlin. Peu importe où sera Niall dans quelques années, lui-même ne le sait pas. Comme lui, la communauté irlandaise de Bruxelles est perpétuellement en mouvement. Mais toujours avec l’Irlande dans leurs bagages. Car c’est un pays qu’ils aiment, mais dont il se sont détachés pour mieux vivre ailleurs. Même si la mélancolie du pays les rattrape parfois.
En partant, Niall lance : « Níl aon tinteán mar do thinteán féin ». Il n’y a pas de foyer comme ton propre foyer.

