Entre Bruxelles et Téhéran : le destin d'un homme

Face à l’ambassade iranienne, pendant trois jours, sous le ciel blanc, l’image d’un prisonnier : celui du professeur Ahmadreza Djalali, entre la vie et la mort.

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Photo : Pauline Todesco

Face à l’ambassade iranienne, pendant trois jours, sous le ciel blanc, l’image d’un prisonnier : celui du professeur Ahmadreza Djalali, entre la vie et la mort.

Photo : Pauline Todesco

Entre cinq et neuf degrés, le froid “entre sous la peau”, et il faut rester des heures debout, en attendant de passer le piquet, comme un flambeau. Parfois la relève a du retard, alors on plante les panneaux tant bien que mal dans la terre changée en boue. Mais selon les militants, l’effort fait partie de l’action ; c’est elle qui lui donne sa valeur. Comme dit l’un d’eux en plaisantant, “on est plus impliqués quand on tient le piquet !”.

La relève ayant parfois du retard, certains doivent se débrouiller pour que tout reste debout...
La relève ayant parfois du retard, certains doivent se débrouiller pour que tout reste debout… Photo : Pauline Todesco

Nous sommes le 30 novembre. Si ces hommes et ces femmes se relaient sur le campus de l’ULB, brandissant des banderoles à bout de bras, c’est qu’il y a six jours, ils apprenaient que le médecin et professeur suédo-iranien de 49 ans, Ahmadreza Djalali, détenu depuis quatre ans en Iran, avait appelé sa femme, Vida Mehrannia, pour lui faire ses adieux. Il venait d’être placé en isolement, et avait appris qu’il allait être exécuté dans les jours qui viennent.

Les militants se sont relayés six heures par jour du 30 novembre au 2 décembre, brandissant pancartes, affiches et banderole face à l'ambassade iranienne
Les militants se sont relayés six heures par jour du 30 novembre au 2 décembre, brandissant pancartes, affiches et banderole face à l’ambassade iranienne Photo : Pauline Todesco

Des plaidoiries à l’unisson

Face à cette urgence, Amnesty International (AI) et l’ULB ont organisé ensemble la seule action en live à Bruxelles, qui va durer trois jours. Michaël Merrigan, vice-président d’Amnesty Belgique néerlandophone, y est présent, et raconte la condamnation de Djalali en 2017 « Le procès n’a duré que trois heures. Privé d’avocat, affaibli par une grève de la faim, il a été accusé d’espionnage, sans preuve, et condamné à mort, sans possibilité de faire appel ». Il avait déclaré « préférer mourir de sa grève de la faim plutôt que d’être déclaré coupable d’accusations sans fondement“.

Depuis 2016, tous les efforts diplomatiques, de la Belgique, de la Suède, de l’Italie, de l’ONU, d’AI, des 125 000 signataires de sa pétition, de la Commission européenne et du Parlement européen ont échoué, ce sont les heures à venir qui seront les plus importantes. Le 25 novembre, la ministre fédérale des Affaires étrangères, comme son homologue suédoise, a réitéré un appel à l’ambassadeur iranien, lui demandant de ne pas exécuter la sentence. Le lendemain, elle appelait l’Union européenne à se joindre à elle.

Sur la place De Brouckère, la ville de Bruxelles a tenu à afficher son soutien au professeur Djalali. Son visage recouvre les deux écrans publicitaires de la place.
Sur la place De Brouckère, la ville de Bruxelles a tenu à afficher son soutien au professeur Djalali. Son visage recouvre les deux écrans publicitaires de la place. Photo : Pauline Todesco

La mobilisation massive sur les réseaux sociaux, la couverture médiatique, les nombreux appels à l’ambassade tentent depuis des jours d’augmenter la pression sur les autorités iraniennes.

Nous sommes ici pour montrer aux gens de l’autre côté de la rue, mais aussi au reste du monde que nous ne lâcherons pas, et que nous exhortons l’Iran à faire ce qu’il faut, à libérer Djalali

Michaël Morrigan

Par sécurité, l’action ne peut pas se faire devant l’ambassade, et se déroule donc en face, devant l’ULB. COVID oblige, seules quatre personnes ont été autorisées à manifester… même si en réalité elles sont plutôt entre cinq et neuf. “Mais ce n’est pas une action purement symbolique”, ajoute Michaël Merrigan, « nous sommes ici pour montrer aux gens de l’autre côté de la rue, mais aussi au reste du monde que nous ne lâcherons pas, et que nous exhortons l’Iran à faire ce qu’il faut, à libérer Djalali”.

Au premier plan, un professeur et des doctorants de la VUB, derrière, des membres d'Amnesty, et l'ambassade iranienne
Au premier plan, un professeur et des doctorants de la VUB, derrière, des membres d’Amnesty, et l’ambassade iranienne. Photo : Pauline Todesco

Se tiennent donc debout, six heures par jour, des membres d’AI, ainsi que la délégation académique de l’ULB – qui est l’université-soeur de la VUB où Djalali a enseigné. Pour Fabrice Preyat, professeur à l’ULB, “c’est une question de droits humains, et de liberté académique aussi : il y a là toute une série de valeurs chères à notre université et à la VUB”.

On compte aussi présents sur le campus quelques Iraniens, ainsi que des professeurs et doctorants de la VUB et de l’ULB. Si aucune de ces personnes n’a connu Djalali, toutes se reconnaissent dans le besoin de le soutenir.

Entre malheur et espoir : les montagnes russes

Membres d'Amnesty International face à l'ambassade iranienne. Chacun semble défier l'autre.
Membres d’Amnesty International face à l’ambassade iranienne. Chacun semble défier l’autre. Photo : Pauline Todesco

D’après les autorités iraniennes, la situation empire parce que la Belgique rend difficile la situation d’Assadi. Ils ont admis vouloir utiliser Djalali comme monnaie d’échange pour le récupérer

Dr Gerlant Van Berlaer

L’appel de Djalali à sa femme a eu lieu trois jours avant l’ouverture du procés d’Assadollah Assadi, à Anvers. 20 ans de prison ont été requis contre ce diplomate iranien pour tentative d’attentat contre le Conseil National de la Résistance Iranienne. Aujourd’hui, Gerlant Van Berlear, ami et collègue de Djalali, rapporte que les autorités iraniennes lui ont déclaré que la situation empire parce que « la Belgique rend difficile la situation d’Assadi », et ont admis pour la première fois vouloir utiliser Djalali comme monnaie d’échange pour récupérer Assadi.

Quelques minutes plus tard, Michaël nous informe que Djalali aurait été transféré dans la prison de Karaj. D’après son ami Van Berlaer, « c’est souvent considéré comme la dernière étape avant une exécution ». Nous sommes mardi, et les exécutions ont souvent lieu le mercredi. Les coeurs sont lourds, les bouches se taisent.

Un professeur de l'ULB, membre de la délégation académique. Derrière lui, l'ULB, devant, l'ambassade, qu'il ne quitte pas des yeux
Un professeur de l’ULB, membre de la délégation académique. Derrière lui, l’ULB, devant, l’ambassade, qu’il ne quitte pas des yeux. Photo : Pauline Todesco

Le lendemain, le même froid, la même urgence, mais de nouveaux visages, qui trahissent un peu d’optimisme. S’il y avait eu exécution, elle aurait eu lieu ce matin, et l’annonce en aurait été faite. Alors face au silence, l’espoir reprend. Fabrice nous confie : “ il y a eu des cas de libération par le passé, notamment avec un collègue de l’université de Liège… Parfois il y a une issue heureuse”.

En début d’après-midi, on apprend que le transfert de Djalali n’a finalement pas eu lieu, et d’après le bureau d’exécution des peines, “ l’exécution est interrompue pour l’instant ”. Si les mines sont réjouies, tous savent qu’à ce stade, Djalali n’est pas sauvé ; il gagne quelques jours. Quand 16h00 sonne, l’action s’achève, et sous les mots “ULB engagée”, la banderole se dresse désormais fièrement face à l’ambassade iranienne, pour un temps indéterminé.

A la fin de l'action, la banderole a été hissée sur la façade de l'ULB, co-organisatrice de l'action.
A la fin de l’action, la banderole a été hissée sur la façade de l’ULB, co-organisatrice de l’action. Photo : Pauline Todesco

La Chambre et le Parlement Bruxellois adoptent une résolution exhortant le gouvernement à “faire tout son possible pour empêcher l’exécution, et pour libérer Djalali sans conditions”. Du côté de l’Iran, le silence retombe sur Djalali, et il ne reste plus qu’à attendre.

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