« Ce ne sera plus jamais comme avant. »
À quelques kilomètres d’Anvers, le village fantôme de Doel vit au ralenti, entre bâtiments abandonnés et chantiers de rénovation. Tandis que la commune tente de lui redonner vie, les rares habitants, comme Peter, observent ces changements avec méfiance. Entre nostalgie, espoir et crainte d’une transformation trop brutale, Doel cherche encore sa place entre passé et avenir.
Les rares bruits qui traversent le petit village flamand de Doel viennent de la route, du port d’Anvers tout proche ou du canal qui le longe. Le reste du temps, le silence règne. Les trottoirs envahis d’herbes, les façades recouvertes de plantes et les voitures abandonnées donnent l’image d’un lieu figé dans le temps.
Jadis, Doel était un paisible village de polder, mais son destin a changé lorsque le port d’Anvers, l’un des plus grands d’Europe, a entrepris de s’étendre vers la mer du Nord. Les autorités ont alors prévu la destruction du village pour faire place à de nouveaux terminaux et zones industrielles. Les habitants ont peu à peu été expropriés, les maisons murées, et les rues se sont vidées. Aujourd’hui, seuls quelques irréductibles y vivent encore, entourés de bâtiments désertés et de graffitis devenus symboles de résistance.

Le retour des ouvriers
Depuis deux jours pourtant, une activité inhabituelle anime l’ancien commissariat du village. Deux ouvriers ont commencé à vider entièrement le bâtiment. Engagés par la commune, ils doivent libérer et nettoyer l’endroit afin de permettre un futur réaménagement. À l’intérieur, le temps semble s’être arrêté. Bureaux abandonnés, meubles poussiéreux, témoignent encore de la fonction passée du lieu. « On trouve beaucoup de choses qui n’ont pas été touchées depuis des années », explique Aleksander, l’un des deux ouvriers. « Pour l’instant, on trie et on vide. On vient juste de commencer, mais on voit déjà que le travail va prendre du temps. » Le chantier n’est qu’à ses débuts, mais il marque une nouvelle étape de la transformation progressive du village.
Depuis plusieurs décennies, Doel vit au rythme des ambitions du port d’Anvers. Le petit village, autrefois animé et habité, a peu à peu été vidé de ses habitants lorsque les autorités ont décidé d’étendre les infrastructures portuaires sur ses terres. Les maisons ont été expropriées, les commerces ont fermé, et les rues se sont lentement vidées de leur vie quotidienne. Si certains habitants ont longtemps résisté à ces départs forcés, espérant sauver leur village, la majorité a dû partir, contrainte par les pressions économiques et administratives. Aujourd’hui, alors que le projet d’agrandissement a été suspendu, la commune tente de redonner un souffle à ce lieu presque fantôme à travers quelques initiatives de réhabilitation.

La Hooghuis, maison emblématique de Doel, est en rénovation depuis maintenant deux ans. Un autre groupe d’ouvriers y travaillent régulièrement depuis le lancement du projet. Contrairement au commissariat, les changements sont déjà visibles. Certaines pièces ont déjà retrouvé une nouvelle structure, tandis que d’autres nous rappellent l’état passé de la bâtisse. « Les travaux avancent bien, mais il reste énormément à faire », déclare l’un d’eux. Malgré l’incertitude sur la date de fin des travaux, il se dit satisfait du travail accompli. « C’est un bâtiment important pour Doel. »
La vie malgré tout
Ces travaux sont observés avec un regard critique par Peter, l’un des derniers habitants du village, qui ne souhaite pas donner son nom. Il vit à Doel depuis l’an 2000. « J’ai vu tout le monde partir », raconte-t-il, pendant qu’il nourrit l’un de ses 10 chats. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 24 à vivre officiellement dans le village. Les premières années ont été difficiles. « À l’époque, toutes les maisons étaient ouvertes. Il y avait pas mal de drogue, des groupes qui venaient, et parfois même des confrontations entre eux. » Peter se souvient d’avoir dû intervenir lui-même à plusieurs reprises. « Des gens sont déjà entrés chez moi en pensant que c’était une maison abandonnée. J’ai dû les faire partir », dit-il tout en mimant l’interaction cocasse sur le parking pendant qu’il retire sa nourriture pour chat de sa voiture.
Selon lui, la situation s’est améliorée depuis que les bâtiments ont été fermés. « Maintenant, c’est beaucoup plus calme et ça me plait », affirme-t-il. Ce silence retrouvé fait partie de ce qui l’attache à Doel. En revanche, il se montre très critique à l’égard des projets menés par les autorités. « Il y a énormément de bruit. Je ne comprends pas pourquoi on continue à agrandir le port ici », déplore-t-il. Il n’est pas non plus favorable à certains travaux qui ont lieu dans le village. « On dépense beaucoup d’argent pour des bâtiments qui ne seront jamais vraiment habités. Autant investir directement dans les logements. »

Il craint également que ces projets attirent encore davantage de visiteurs et finissent par dénaturer l’identité du lieu. « Je ne veux pas que Doel devienne un endroit touristique », insiste-t-il. Peter précise pourtant qu’il n’est pas opposé à la présence de visiteurs, mais qu’il en a assez de voir des dizaines de curieux venir photographier les façades abandonnées ou couvrir les murs de nouveaux tags. Selon lui, le village mérite d’être découvert avec respect, sans qu’on en fasse un terrain de jeu pour amateurs d’urbex ou d’art de rue.
Il se montre aussi sceptique quant au calendrier annoncé par les autorités. D’après lui, les travaux de réhabilitation ne seront pas terminés d’ici 2027. « Depuis le début des constructions, une seule maison a été finie », affirme-t-il, ajoutant qu’aucun autre bâtiment n’est actuellement proche d’être achevé. Il déplore un manque de moyens et une gestion confuse des chantiers, qui donnent l’impression que tout avance au ralenti.
Pour Peter, une chose est certaine. « Ce ne sera plus jamais comme avant. »


