Charlouze RPZ : la ville a travers sa scène rap

Un rythme à faire bouger l’ancien bassin houiller, une poésie qui colore une région jadis noire. Mammouth a tendu l’oreille pour écouter Charleroi rapper. C'est Dorsa qui nous a initiés.

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Photo : Inés Verheyleweghen (CC BY NC ND)

Un rythme à faire bouger l’ancien bassin houiller, une poésie qui colore une région jadis noire. Mammouth a tendu l’oreille pour écouter Charleroi rapper. C’est Dorsa qui nous a initiés.

Photo : Inés Verheyleweghen (CC BY NC ND)

Assis sur les gradins du vélodrome de Gilly, Dorsa allume son joint. Charleroi Sud s’étend sous ses yeux. Sur le terrain de foot voisin, l’agitation est retombée. Les joueurs du RFC Gilly ont retiré leur maillot et évacué la pelouse. Le jeune rappeur de 22 ans dégaine son téléphone et scrolle à travers ses notes. Des centaines de textes défilent. Il s’arrête parfois sur l’un d’eux. Il en relit des bribes, vocalise certains sons. Son pouce finit par se diriger vers le coin supérieur droit, pour tapoter de nouveaux mots. L’écran du téléphone en dark mode rend la page blanche impossible.

La piste de 250 mètres de long est son terrain de prédilection pour écrire, depuis les marches, ses meilleures tribunes. « Avec la vue que j’ai d’ici, j’arrive à me projeter, ça m’apaise. Ça m’inspire même. Je connais chacune des rues que j’aperçois ; j’y ai vécu des souvenirs ; mes amis y vivent.  »

Dorsa devant le vélodrome de Gilly. Photo : Inés Verheyleweghen (CC BY NC ND)
Sur le terrain de foot s’entraîne l’équipe du 6060. Lorsqu’il n’est pas occupé, le terrain reste accessible aux jeunes pour qu’ils y jouent. Photo : Inés Verheyleweghen (CC BY NC ND)
Nombre de ses amis ont grandi dans cet immeuble. Dorsa y a passé beaucoup de temps. Photo : Inés Verheyleweghen (CC BY NC ND)

Charlouze, Pays Noir, 6000 : les références à la ville parsèment les textes des rappeurs de la région. Pour Mario Panza qui a fondé C-Rap, première radio urbaine belge (et carolo), les artistes restent fort attachés à leurs racines : « ils se nourrissent de l’histoire et du passé de Charleroi, s’inspirent de son évolution. Ils rappent avec leurs tripes et n’oublient pas d’où ils viennent. Et ça, c’est plaisant à écouter. » La rap s’ancre territorialement. Ses codes, son langage, ses références adoptent les contours de cités, de quartiers, de lieux de vie. Les redessinent même parfois. Moyen d’expression libre et franc, les textes se font le théâtre des difficultés vécues, de l’incertitude ambiante.

La quiétude du paysage est troublée par le passage répété de la ligne M4, un métro qui côtoie par moments la lumière. Pour l’électromécanicien de formation, grandir dans une ville rongée par la toxicomanie, où vivent de nombreux SDF, et sans grandes perspectives d’avenir, a parfois été déroutant. « Maintenant, je suis habitué. Mais voir de telles choses, ça peut faire peur aux gens qui débarquent. Quelle image de la ville ça renvoie ? » Au volant de sa Mercedes classe A, le Gillicien voyage. Quitte sa ville. S’ouvre au monde, pour contrer les effets craints d’un repli sur soi. Il y revient pourtant à chaque fois. Pour s’imprégner des lieux à nouveau et se laisser surprendre par les réminiscences d’instants heureux, ou moins heureux. Et parce que les attaches y sont fortes. 

On dit d’notre ville qu’elle est sale, qu’elle pue comme une porcherie
Mais on oublie que le beau port, c’est à Zeebruges qu’on l’a construit.
On dit d’nos habitants qu’ils sont vils, malpolis
Alors qu’ils ont sué eau et sang pour un capital qu’on leur a pris.

Notre ville – Mochelan

Parmi ses souvenirs joyeux, les barbecues estivaux organisés sur cette même piste, où les jeunes du district Est se plaisent à traîner plus qu’à s’entraîner. Et pour cause, le lieu ressemble aujourd’hui davantage à un parcours VTT qu’à un espace où déployer sa vitesse. Le mastodonte, inauguré en 2000, est complètement désaffecté, faute de moyens pour l’entretien. « Je trouve ça bien qu’il y ait des travaux dans le centre, mais toute l’attention semble avoir été portée là-dessus. À Gilly, nous les jeunes, on se sent délaissés. » Il lui aura fallu cinq minutes en voiture pour rejoindre la place Jules Destrée. Sur celle-ci, la maison communale, la piscine municipale, son école primaire et secondaire ; de nombreuses années passées. Une maison de jeunes aussi. « Fermée depuis une décennie », lâche-t-il, désolé. « Dans d’autres quartiers de Charleroi, les adolescents partent en Espagne avec leur maison de jeunes. Ils participent à des activités, on les occupe. Ici, rien. Et même s’ils décident d’ouvrir un centre de loisirs dans les prochains mois, ça ne rattrapera pas les expériences que les gens de mon âge ont pu rater. Tu vois ce que je veux dire ? » 

1 : La maison de jeunes, fermée depuis 10 ans.  Un nouveau centre a ouvert à Montignies-Sur-Sambre en 2021 pour accueillir les ados de Gilly notamment. 

2 : La place va être rénovée, ce qui enthousiasme Dorsa.  

3 : L’académie de Gilly, premier contact de Dorsa avec la musique. 

4 : L’ancienne école du rappeur.  

Photos : Inés Verheyleweghen (CC BY NC ND)   

Si des artistes comme JeanJass et Mochelan ont pu émerger, rares sont ceux et celles qui connaissent un tel succès. La scène rap carolo reste assez méconnue du grand public. Bien qu’elle ne puisse se définir en un mot – les noms de Redhat, L.I. du 6, Melvin Ross, Dorsa,… étant la preuve, s’il en faut, de l’hétérogénéité du milieu – ces nouveaux poètes sont tous confrontés aux mêmes défis lorsqu’il s’agit de percer : manque de visibilité et manque d’infrastructures pour s’enregistrer. « J’viens de Belgique mais pas de Bruxelles », à travers cette punchline, c’est le fait que le monde n’ait d’yeux que pour la capitale que Dorsa questionne.

Heureusement, certains lieux culturels, tels que l’Eden, mettent un point d’honneur à promouvoir les artistes locaux et à faire ville ensemble, en accompagnant les cultures urbaines. Une radio comme C-Rap offre, pour sa part, la possibilité d’une diffusion. Les maisons de jeunes, les théâtres, les fêtes de quartier et parfois même les festivals sont tant de lieux où se produire. Pour ce qu’il en est des studios, Charleroi n’en possède aucun. La débrouillardise est le mot d’ordre. Dorsa effectue la route vers Bruxelles plusieurs fois par semaine. Sans broncher. Avec la même persévérance qu’a Jul à sortir des albums ; capacité à produire et à kiffer qu’il vénère. D’autres ont la chance de connaître Fuego Feu, un ingénieur son autodidacte qui a fait de sa chambre à Monceau-sur-Sambre un studio. 

Sa voiture, indispensable pour se rendre au travail ou voyager, l’accompagne aussi dans son processus d’écriture. Photo : Inés Verheyleweghen (CC BY NC ND)

Noir c’est noir ont-ils dit, y’a donc vraiment plus d’espoir ?

Booba, cité par Fuego Feu

Palais de Justice, Charleroi centre. Photos : Inés Verheyleweghen (CC BY NC ND)

Arrivé sur l’esplanade du Palais de Justice, dans le centre-ville, Dorsa achève la tournée des lieux qui laissent en lui une trace indélébile. Face au bâtiment aux allures modernistes, il a souvent rappé. Entre sa découverte du style musical en 2016 et son premier freestyle posté sur Youtube, c’est sur ce parvis qu’il aiguise ses mots. C’est ici que, pour la première fois, il saisit la capacité de la musique à tisser du lien. « J’ignore comment, sans le rap, j’aurais pu mettre des mots sur tout ce que j’ai vécu. Sur tout ce qui me touche. Dans mes sons, je suis toujours honnête. Si ça va pas, j’le dis qu’ça va pas. Je pense que c’est pour ça d’ailleurs que les jeunes de la ville apprécient ma musique, parce qu’ils s’y retrouvent. » Le dimanche après-midi, la place est déserte. Dorsa, se lève et fend le silence :

Une chose est sûre, Charleroi est une terre créative. L’envie de partager est palpable. Comme un terril à l’horizon, la scène hip hop s’impose dans un paysage culturel déjà riche. « La punchline parfaite pour la ville, elle contiendrait les mots diversité et espoir », conclut l’animateur radio. Artistes carolos, à vos micros.   

Dorsa, Gilly, 2022. Photo : Inés Verheyleweghen (CC BY NC ND)

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